"Un moi sans masque"

Doan Cam Thi, « Un moi sans masque ». L’Autobiographie au Vietnam (1887-1945), Paris, Editions Riveneuve, coll. « Littérature vietnamienne contemporaine », 2019.
Dessin d'un visage d'enfant vietnamien.
Cet ouvrage a été publié avec le concours de l’Ifrae.

Introduction (Extraits) :

« Longtemps, pour l’opinion publique comme les sciences sociales et humaines, l’Occident moderne aurait été la matrice de l’individu. Nombre de travaux récents sur les aires dites « extra-occidentales » ont heureusement bousculé les oppositions simplistes : individualisme/holisme, modernité/tradition, Occident/Orient, entre autres.
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Dans cette veine, le présent essai interroge la période qui s’étend de 1887 – date de la parution du premier roman vietnamien du « je », Truyện thầy Lazaro Phiền [L’Histoire de Lazaro Phiền] de Nguyễn Trọng Quản – aux années 1925-1945, marquées par trois autobiographies fondatrices. Si dans Giấc mộng lớn [Le Grand rêve] (1928) Tản Đà retrace son parcours singulier, de sa formation mandarinale à son accès au statut d’écrivain moderne tout en revendiquant l’empreinte de Zhuangzi et de son fameux rêve de papillon, Những ngày thơ ấu [Jours d’enfance] (1938) et Cỏ dại [Herbes folles] (1944) sont, quant à eux, l’œuvre de Nguyên Hồng et de Tô Hoài, issus de l’école franco-indigène, lecteurs passionnés de Rousseau, Freud, Gide, Marx, Trotski, et futurs révolutionnaires. Alors que Nguyên Hồng de Jours d’enfance puise dans la psychanalyse une approche originale pour explorer son passé à travers son amour sensuel et fantasmatiquement incestueux pour sa mère, Tô Hoài d’Herbes folles cherche dans sa fascination d’enfant pour la photographie et l’imagerie industrielle, les premiers signes de son goût pour la représentation du réel. 
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Par-delà leur différence, les trois autobiographies d’écrivains présentent le même parcours de jeunes hommes qui, privés de père et de repère dans une société coloniale aux profonds clivages, tentent par la littérature de panser des blessures aussi intimes que politiques (…). Elles sont par ailleurs animées par la même audace, qui réside moins dans le fait que le moi soit réel – la tradition vietnamienne, nous l’avons dit, n’ignore pas l’écriture personnelle – que dans la façon dont leurs auteurs font de leur vie l’unique objet de leur livre, s’exposent au public et font éclater les non-dits. En revisitant leur passé afin de rechercher et d’interpréter les éléments qui auraient formé leur personnalité, ils essaient de bâtir une nouvelle vision du sujet. 
En effet, si chaque œuvre, même la plus banale, est sans équivoque l’expression personnelle d’un auteur, la naissance de l’autobiographie est révélatrice d’une mutation plus profonde, aussi bien sociale qu’historique, puisqu’elle incarne un nouveau regard sur l’individu et sur le monde. Dans quelles conditions est-elle apparue au Vietnam ? Procède-t-elle de la colonisation ou s’inscrit-elle, au contraire, dans la permanence d’une longue tradition de l’écriture de soi que la crise idéologique et l’effervescence intellectuelle provoquées par la violente rencontre avec l’Occident contribuent à faire épanouir ? Sans doute ne peut-il y avoir de réponse simple à ces questions ; une tentative d’interprétation permettra néanmoins de nourrir le débat sur le rapport du littéraire aux concepts de sujet, de personne et d’individu. 
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Notre travail qui est exclusivement consacré aux autobiographies d’écrivains, n’oublie jamais que leur beauté réside également dans leur force poétique et que c’est de cette dernière qu’il faut rendre compte pour tenter de fixer les spécificités du genre. Car pour un critique littéraire, il s’agit moins de vérifier l’authenticité des faits évoqués que de voir comment l’auteur y trouve un moyen pour se connaître, voire s’inventer et se réinventer, ce d’autant que les trois auteurs sont des génies de l’écriture de soi. En effet, hantés par leur passé, en perpétuelle quête d’une unité de leur vie, Tản Đà, Nguyên Hồng et Tô Hoài, ont les uns comme les autres consacré, tout au long de leur carrière, au moins cinq volumes à leurs souvenirs et mémoires. En quoi consiste chez chacun de ces auteurs la manière singulière de parler de soi ? De quelle façon leur démarche a-t-elle contribué à construire un véritable genre littéraire en renouvelant les modèles classiques de l’écriture personnelle ? Comment chacune des trois œuvres est-elle à la fois une écriture strictement autobiographique et une forme originale, revue, matériellement enrichie par le contenu proprement vietnamien ? »

Mots-clés : 

Langue(s)

Région(s) du monde

Asie et Pacifique