Portrait : Michael Lucken, lauréat du prix Thiers 2014

Portrait de Michael Lucken, professeur d'Histoire, Arts et histoire de l'art du Japon à l'Inalco, lauréat 2014 du prix Thiers de l'Académie Française. Le prix Thiers est un prix d’histoire remis chaque année par l’Académie française. C’est la première fois qu’il est attribué à un ouvrage portant sur un sujet non occidental.
Michael Lucken

Quelle a été votre formation initiale, votre parcours avant l'Inalco ?

Après le bac obtenu en 1986, je ne voulais pas devenir enseignant comme mes parents. Je souhaitais travailler dans le marché de l’art contemporain. J’ai fait une école privée de management culturel, et j’ai parallèlement commencé à acheter des œuvres à de jeunes artistes, faire un peu de courtage, faire des stages chez des commissaires priseurs.

Comment s’est fait votre découverte de la langue et de la culture japonaise ?

En 1988, j’ai commencé à apprendre le japonais en cours du soir à l’Inalco (Dauphine). Certains de mes enseignants sont devenus mes collègues. En 1992, après un an de service militaire, je suis parti au Japon avec une bourse du gouvernement japonais pour faire des recherches sur le peintre Kishida Ryūsei (1891-1929) dans la section d’histoire de l’art de l’université Waseda. À Tōkyō, j’ai continué à fréquenter le monde des galeries, des ateliers d’artistes et du marché de l’art, mais j’ai aussi pris goût à l’écriture et à la réflexion intellectuelle.
 
À mon retour en France, j’ai décidé de me consacrer à l’enseignement et à la recherche. De 1994 à 1998, j’ai travaillé au bureau parisien de la Fondation du Japon où j’ai collaboré au lancement de la Maison de la culture du Japon à Paris. En 1999, j’ai soutenu une thèse sur la politique artistique japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale sous la direction de Jean-Jacques Origas.

Votre arrivée à l'Inalco comme enseignant a eu lieu en quelle année ? Quel a été votre parcours ensuite ?

J’ai commencé à enseigner à l’Inalco en 1998 comme ATER. J’ai été nommé MCF en 2000, puis PU en 2006. Je vous renvoie à ma fiche personnelle sur le site de l’Inalco pour ce qui est de mes responsabilités actuelles et principales publications.

En tant que chercheur, quels sont vos axes de recherche ? Sur quoi porte votre travail de recherche ?

Bien que je fasse partie de la première génération ayant grandi avec les dessins animés japonais, je n’ai pas commencé à étudier la langue japonaise par passion. La passion est venue dans un deuxième temps avec l’apprentissage de la langue, la connaissance du pays et de sa culture. C’est peut-être la raison pour laquelle je me définis aujourd’hui comme un historien des ressemblances, des convergences, ce qui ne signifie pas que je nie la différence, mais que je refuse de la poser a priori. De façon générale, je m’inscris dans un mouvement qui vise à faire des réalités extra-occidentales des objets ordinaires du savoir.
 
Ma formation artistique m’a donné le goût des objets. De là vient mon intérêt pour les sources d’époque, les vieux documents, en particulier ceux de la Seconde Guerre mondiale dont je n’analyse pas uniquement le contenu, mais aussi la forme et la réception. J’ai par ailleurs toujours beaucoup lu, notamment des livres de philosophie et de poésie.

D’où votre ouvrage Les Japonais et la guerre, récemment primé...

Mes différents travaux sur l’histoire culturelle du Japon en guerre m’ont amené à décrire des phénomènes très proches de ce qu’on trouve en Europe et aux Etats-Unis, notamment en termes d’organisation et de valeurs. Dans Les Japonais et la guerre 1937-1952 (Fayard), pour lequel j’ai reçu le prix Thiers 2014*, je montre par exemple l’importance du mouvement et des idées romantiques dans le bellicisme nippon. L’étude de cette période de crise dont tout le monde connaît les grands épisodes, à commencer par les opérations kamikaze et les bombardements atomiques, permet de découvrir que la modernité japonaise est une modernité à part entière et que les choix faits par les Japonais sont loin d’être incompréhensibles, contrairement à ce qu’on a longtemps écrit.
 
L’autre grand axe de ma réflexion est d’ordre à la fois esthétique et politique. Il s’agit de comprendre comment le Japon — et à travers le Japon les pays extra-occidentaux en général — s'est adapté au système moderne qui valorise la création et rejette l’imitation. L’art japonais, tout en acceptant l’idée de progrès et d’innovation, cherche constamment des dispositifs de type mimétique pour subvertir cette logique. Or ce qui est paradoxal, c’est qu’il trouve dans cette réaction même le ferment de son dynamisme. Il y a là quelque chose à méditer pour un pays comme la France.

*Le prix Thiers est un prix d’histoire remis chaque année par l’Académie française. C’est la première fois qu’il est attribué à un ouvrage portant sur un sujet non occidental.


Prix de l’Académie française 2014 - Prix Thiers pour Les Japonais et la guerre (1937-1952), Paris, Fayard, Collection : Divers Histoire, 400 pages, ISBN-13: 978-2213661414. 
Michael Lucken Les Japonais et la guerre
Première et quatrième de couverture du livre de Michael Lucken, Les Japonais et la guerre (1937-1952), Paris, Fayard, Collection : Divers Histoire, 400 pages, ISBN-13: 978-2213661414.

 

Thème(s) :