Bousculer le lecteur dans la littérature arabe médiévale, atelier du 3e Congrès du GIS-MOMM

3e Congrès des études sur le
Moyen-Orient et les mondes musulmans
Paris, 3-5 juillet 2019
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Date limite :
Lundi, 10 décembre, 2018
Equipe de recherche :
À bien entendre la conception du livre avancée par Jāḥiẓ (m. 867) dans l’introduction du Kitāb al-Ḥayawān, on se demande si le fait que la littérature arabe classique soit aujourd’hui réputée difficile d’accès ne tiendrait pas à ce qu’elle a toujours fait en sorte de l’être – et en particulier la littérature d’adab, littérature visant à l’édification culturelle et morale du lecteur. « Quel excellent compagnon que le livre ! s’exclame Jāḥiẓ. Qui donc nous est à la fois un moraliste divertissant, un censeur poussant à la faute, un ascète débauché, un parleur muet, un froid chaud ? »
 
Devenue par la suite un lieu commun de la littérature arabe classique, cette conception du livre esquissée à travers une série d’antithèses annonce déjà que nous avons affaire à une littérature de fragments, une littérature qui se garderait par principe de la continuité d’un exposé, de l’unité d’un style, de l’égalité de ton, du développement explicite d’un argumentaire, et fait écho à la célèbre expression antithétique promue par le même Jāḥiẓ au rang de leitmotiv de la littérature d’adab : l’alliance du sérieux et du plaisant (al-jidd wa-l-lahw) ; elle lui fait écho non seulement sur le plan des sujets abordés, mais surtout sur celui de la forme même des textes, des lois de leur composition, des règles de leur jeu.
 
Exiger du livre – et plus particulièrement du livre d’adab – qu’il ne soit « ni un voyou dépravé, ni un ascète dévotieux, ni un libertin licencieux », pour reprendre cette fois les mots d’Ibn ʿAbd Rabbih (m. 940) c’est exiger de lui d’une part qu’il se garde de l’univocité et de la monotonie, qu’il soit au contraire essentiellement plurivoque et ambivalent, en un mot, qu’il impose le discontinu comme cohérence ; et d’autre part qu’il requière le lecteur de sorte qu’il ne soit pas qu’un liseur dominant le texte depuis le point de vue d’un spectateur libre de son jeu, mais qu’il le somme de le faire parler, de prêter sa voix à ce « parleur muet » (nāṭiq aḫras) – non pas simplement en tant qu’il doit l’ouvrir et le lire, mais en tant qu’il doit l’interroger (istinṭāq).
 
Une phrase de Kalīla wa-Dimna, œuvre inaugurale de cette littérature, énonce un principe sur lequel nombre d’ouvrages feront fond et qui illustre bien cette situation du lecteur-mustanṭiq : « les sages éliront ce livre pour ce qu'il contient de sagesse, les ingénus pour ce qu'il contient de divertissement (lahw) », où le lahw est défini comme l'une des astuces (ḥiyal) employées par les savants pour se faire entendre. Or, si le lahw, qu'on traduit communément par le plaisant, est ce qui divertit et distrait (yulhī fulān ʿan šayʾ) – autrement dit dévoie –, cela signifie que le moyen de se faire entendre est précisément celui qui risque de détourner du propos et, somme toute, de compromettre l'entente. En d’autres termes, c’est à commencer par éconduire et malmener le lecteur que le livre lui ménage la possibilité de se conduire – fin avouée des livres d’adab.
 
En se ressaisissant d'une manière originale de ce couple déterminant de la littérature arabe médiévale (sérieux / frivole ; sage / plaisant), cet atelier se propose d’étudier comment il a pesé sur les formes mêmes des œuvres, l'organisation de leur contenu, et leurs modes de lectures. Il s’agit donc de montrer que ce qui malmène le lecteur, ce qui le pique, le bouscule ou le dérange, ne réside pas seulement dans les thématiques de l’adab, mais dans la manière même d’écrire les textes et de composer les oeuvres. Les interventions devront porter sur un ou plusieurs des thèmes suivants :
 
 
- Les énigmes, les jeux de mots et les figures de style qui peuvent avoir plusieurs interprétations.
- La dimension performative des ouvrages d’adab où différents récits sans liens apparents se succèdent.
- La formulation explicite chez les muʾaddib-s d’un certain dédain pour les leçons et les explications trop explicites, qui perdent leur valeur si l’interlocuteur n’a pas su les saisir par lui-même.
- Les thématiques qui peuvent gêner ou mettre mal à l’aise le lecteur médiéval, et la façon dont elles s’inscrivent dans l’ouvrage.
 
Les communications s’intéressant à des thématiques similaires dans d’autres littératures de l’Orient méditerranéen prémoderne (persane, byzantine, hébraïque, syriaque, etc.) seront les bienvenues.
 
Les intervenants disposeront de 20 minutes, suivies de 10 minutes de questions. Les propositions de communication (environ 200 mots) sont à envoyer à Loïc Bertrand, loïc.bertrand@inalco.fr, avant le 10 décembre 2018.