| LA LITTERATURE BERBERE
Les Berbères possèdent depuis l'Antiquité un système d'écriture qui leur est propre. Mais, curieusement, à aucune période de l'Histoire et en aucun lieu, il ne semble que cette écriture ait servi de support à une production littéraire, ni même à la fixation de la mémoire collective d'un groupe (chroniques historiques par exemple). Par-tout, depuis l'aube de l'Histoire, lorsqu'il s'est agit de rédiger des documents écrits consistants, les Berbères ont eu recours aux langues et/ou aux alphabets des peuples dominants avec lesquels ils étaient en contact : punique, latin puis arabe ou français.
Pourtant, les Berbères ont (et ont toujours eu) une tradition littéraire très vigou-reuse et diversifiée : poésie, contes, légendes, devinettes et énigmes... Au Moyen âge déjà, un auteur arabe comme Ibn Khaldoun s'émerveillait de la prolixité de cette littérature berbère. En fait, dans les sociétés berbères traditionnelles, tous les moments de la vie, quotidiens ou exceptionnels, sont ponctués par la littérature, poésie, chants, contes… Les fêtes (naissances, circoncision, mariage, mort) étaient l’occasion de poésies et chants rituels ou improvisés ; tous les actes de la vie quotidienne donnaient naissance à des genres particuliers : chants de travail, chant de tissage, contes des veillées, chants et poésies de pèlerinage, etc. Dans la société ancienne, les person-nes âgées, hommes et femmes, étaient les principaux dépositaires et transmetteurs de ce patrimoine littéraire oral, mais tout le monde était peu ou prou poète, conteur… Certains
bien sûr étaient plus doués que la moyenne et faisaient
de la littérature leur métier. Il existait ainsi, dans tous
les groupes berbérophones des poètes recon-nus, des bardes
et troupes itinérantes qui allaient de village en village, de tribu
en tri-bu, avec un accompagnement musical léger, conter les légendes
des temps anciens, apporter les nouvelles d’horizons lointains,
glorifier les exploits de tel groupe ou de tel guerrier, stigmatiser la
lâcheté ou les méfaits de tel autre… Mémoire
ambulante du groupe, dispensateurs du blâme et de l’éloge,
ces « professionnels » assuraient un rôle important
pour la cohésion des groupes. Partout, bien sûr, cette forme
de diffu-sion a été mise à mal et il n’en subsiste
plus que des lambeaux épars et fragiles.
Avant l'irruption de l'Occident avec la colonisation française, tout ce patrimoine littéraire n'a été que très rarement fixé à l'écrit. La seule exception notable encore vivante est la tradition littéraire écrite (en caractères arabes) des Chleuhs du Sud marocain. Il s'agit, pour l'essentiel, de poésies et légendes d'inspiration religieuse (hagiographie ou édification). Bien sûr, il a existé aussi, selon le témoignage des sources arabes, des productions (religieuses, historiques et même scientifiques) écrites en berbère dans tout le haut Moyen âge maghrébin ; mais ces tentatives ne se sont nulle part stabilisées et maintenues pour donner naissance à une véritable tradition écrite. Même chez les Chleuhs, la littérature écrite restait l'apanage de milieux lettrés très restreints et avait plutôt une fonction d'aide-mémoire pour les détenteurs de ce patri-moine que de support à une diffusion large. Il faudra donc attendre la période coloniale et la très forte influence de l'Ecole et de la culture françaises pour que naisse une véritable production littéraire écrite en langue berbère. Elle est encore expérimentale et très inégalement développée selon les régions. Comme en bien d'autres matières, la Kabylie (Algérie) a une solide avance ; elle est suivie par le domaine chleuh (Sud marocain) qui connaît aussi des expériences littéraires écrites non négligeables ; par le monde touareg nigéro-malien et, timidement, par le Mzab. Ce "palmarès" est bien entendu, pour chaque région, le reflet direct du degré de prise de conscience identitaire et d'engagement dans la dé-fense de la langue et de la culture berbère.
Le « passage à l’écrit » est une tendance
déjà ancienne, repérable dès le dé-but
du XXe siècle chez les berbérisants et militants kabyles.
Chez eux, cette volonté d'opérer le passage à l'écrit
se traduit par la publication d'importants corpus littéraires ou
de textes sur la vie quotidienne. Boulifa peut être considéré
comme le premier pro-sateur kabyle : sa Méthode de langue kabyle
(1913) comporte plus de 350 pages imprimées de textes berbères
non traduits, composés directement à l'écrit par
l'auteur. A partir des années 1930, cette veine culturaliste, fortement liée aux métiers de l'enseignement et de l'écriture, a été confortée par des noms dont certains sont deve-nus illustres en tant qu'auteurs de langue française : Jean et Taos Amrouche, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Malek Ouary... Parallèlement à leur création littéraire francophone, ces écrivains affirment leur ancrage dans la culture berbère et oeuvrent concrètement pour elle par un travail constant de promotion. Les Chants berbères de Kabylie (1939) de Jean Amrouche, Les poèmes de Si Mohand (1960) de Mouloud Féraoun, Le Grain magique (1966) de Taos Amrouche, les Isefra de Si Mohand (1969) et les Poèmes kabyles anciens (1980) de Mammeri sont les grandes dates de cette action. Déjà vers 1945-50, la diffusion de l'écrit à base latine, en-dehors de tout enseignement formalisé du berbère en Kabylie, est suffisamment avancée pour que de nombreux membres de ces élites instruites kabyles soient capables de composer et écrire le texte de chansons, de noter des pièces de poésie traditionnelle. Belaïd At-Ali, qui n'était pas l'un des plus instruits, rédige à la même époque (avant 1950) ce qui doit être considéré comme la première oeuvre littéraire écrite kabyle : Les cahiers de Belaïd, recueil de textes, de notations, descriptions et réflexions sur la Kabylie tout à fait exquises (une sorte d'anticipation, en kabyle, de Jours de Kabylie de Feraoun).
Le mouvement de production littéraire s'est poursuivi, avec un
net regain depuis 1970, si bien qu'il existe actuellement : On peut désormais parler d'une littérature écrite berbère. Elle est, bien sûr, encore modeste et se constitue quasiment sous nos yeux, mais on ne doit pas perdre de vue dans son évaluation qu'elle est née et s'est développée dans des conditions ex-trêmement défavorables.
"Le modernisme" On entend par là un effort permanent pour inscrire la culture berbère
dans un champ de références modernes et universelles, pour
les faire sortir de leurs sphères traditionnelles, rurales et familiales.
La néo-culture et la néo-littérature berbères
ten-dent, depuis au moins 1945, à faire du berbère un moyen
d'expression et de création en prise avec les courants de pensée
du monde moderne et de la culture universelle. Une littérature de combat Exclue depuis des siècles des sphères du pouvoir et de l'Etat central avec lequel les Berbères ont été en conflit quasi permanent, la culture berbère véhicule une tradition de résistance et de dissidence très ancienne. Dans la période contemporaine, cette donnée fondamentale – qui définit un paysage culturel très éloigné de l'arabo-islamisme orthodoxe urbain – n'a fait que s'accentuer : du fait du contexte culturel et politique, chanter, parler en public, écrire en berbère était en soi un engagement. Il s'en suit que la néo-littérature berbère est globalement d'une tonalité très critique. On y trouve les traces de tous les combats récents et actuels : lutte anti-coloniale, critique sociale et politique, affirmation identitaire, critique de la religion, de l'arabisation, anti-militarisme (Le déserteur de Boris Vian est traduit et chanté en kabyle), revendication féministe... De plus, la longue exclusion des espaces officiels a fait que la création berbère s'est développée le plus souvent hors des cadres institutionnels : elle en acquiert une grande autonomie par rapport à l'idéologie et à la culture étatiques. Depuis l'indépen-dance, la culture berbère constitue un espace de liberté conquise, un refuge et un support pour la pensée non conformiste ou dissidente. Le degré de violence qu'atteint la critique du pouvoir politique et de ses pratiques, de la répression, de la religion officielle... dans la nouvelle littérature berbère est à peu près inconcevable dans la pro-duction en langue arabe ou française.
Mais la clef de voûte, l'inspiration permanente est indiscutablement la quête identitaire. Recherche du moi individuel et du nous collectif face à l'arabité et à l'arabisme négateur, face à l'Occident aussi, elle prend des formes diverses : quête mythologique, plutôt désespérée ou parcours de combat. Chez tous, l'Histoire, le Groupe sont convoqués, interpellés, et sommés de pallier la défaillance passée. Même si certains auteurs ont une inspiration plus personnelle, plus nostalgique aussi, globalement on a affaire à une littérature qui pose la question de l'existence berbère, du destin berbère, autour du thème pivot angoissé : – Allons-nous disparaître, que faire pour préserver la chaîne de transmission ? Littérature de combat, littérature d'affirmation et de quête identitaire, expression d'un groupe menacé, l'avenir de cette production sera évidemment étroitement dépendant du devenir socio-politique des populations berbérophones et du statut (juridique et réel) de leur langue et de leur culture. On peut cependant penser qu'un saut qualitatif, sans doute irréversible, a été accompli au moins dans le domaine kabyle. Non seulement cette néo-littérature existe et se développe, mais tout indique qu'elle répond à une demande sociale forte, dans une région réceptive, à très fort taux de scolarisation et à conscience identitaireaiguisée. S.CHAKER ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUE (à suivre...) |