|
LA LITTERATURE KABYLE * par Dahbia ABROUS
La littérature kabyle ancienne était une littérature essentiellement orale ; intimement liée à la vie sociale, elle se ramifiait en plusieurs genres : la poésie, le conte, les chants de travail (chants des travaux agricoles, chants de la meule…), chants rituels, proverbes, devinettes, comptines… La conquête française et les profonds bouleversements qu’elle entraîna (violence de la conquête militaire, déstructuration du tissu tribal, important mouvement migratoire vers les villes algériennes et vers la France) eurent des incidences très nettes sur le champ de la littérature : certains genres, sans avoir totalement disparus se sont essoufflés ; c’est le cas du conte, des chants rituels, proverbes, comptines. Ces genres, bien qu’ils soient encore vivants, sont aujourd’hui très peu productifs. En réalité dans ces profonds bouleversements, seule la poésie a réellement survécu ; elle a réussi à traduire aussi bien la violence du choc colonial que les profondes mutations qui s’ensuivirent. Les Poésies populaires de la Kabylie du Jurjura collectées par Hanoteau (1867) sont une véritable chronique de la conquête vue par les Kabyles ; quant à Si Mohand, le poète errant, il rendit compte avec fidélité de la période qui fut perçue par les Kabyles comme la fin d’un monde. Enfin, une des conséquences indirectes de la conquête française fut l’appropriation de l’écrit par les élites autochtones formées à l’école ; cette appropriation donna naissance à une littérature écrite. L’émergence de cette littérature fut un processus long et complexe : entre la Méthode de langue kabyle de Saïd Boulifa en 1913 et le premier roman – Asfel de Rachid Aliche – paru en 1981, près de 70 ans se sont écoulés. Les premiers instituteurs, comme Boulifa, Ben Sedira…, avaient produit à l’écrit des textes ethnographiques ; ils avaient aussi fixé des textes de littérature orale (ce fut le cas des poèmes de Si Mohand collectés et publiés par Boulifa), mais ils n’avaient pas produit des textes littéraires. Le premier auteur de textes littéraires écrits fut Belaïd Aït Ali ; celui-ci, mort prématurément à 39 ans en 1950, fut l’auteur d’un seul ouvrage que le Fichier de Documentation Berbère (Fdb) publia en 1962 sous le titre : Les cahiers de Belaïd ou la Kabylie d’antan. Cet ouvrage est en réalité un recueil de poèmes (isefra), de contes (timucuha) et de "nouvelles" (amexluḍ). Les textes figurant sous la rubrique amexluḍ (mélanges) s’apparenteraient à ce que l’on pourrait appeler des scènes de la vie quotidienne en Kabylie, une version anticipée et écrite en kabyle de Jours de Kabylie de Mouloud Feraoun. Amexluḍ signifie ²mélange² d’éléments divers ; la difficulté d’une dénomination précise rend bien compte du caractère nouveau de ce genre, c’est pourtant ce genre difficile à dénommer qui préfigure ce que seront les nouvelles formes de production littéraire écrite. Analysant cette situation de transmission, Paulette Galand-Pernet écrira en 1973 : « Ce que prouvent Boulifa et Belaïd Aït Ali, c’est qu’une œuvre de longue haleine est possible. Si l’on n’a encore vu paraître aucun roman en berbère, cela tient à des raisons économiques et sociales et non à un manque de moyens littéraires » (Galand-Pernet 1973 : 318). C’est le début des années 1970 qui constitue un véritable tournant pour la littérature kabyle qu’elle soit orale ou écrite. La néo-chanson s’est imposée avec des noms comme Idir, Aït-Manguellet, Ferhat, Matoub Lounès, le groupe Djurdjura… Il s’agit de chansons à textes ; à la différence des poètes traditionnels, les auteurs contemporains écrivent leurs poèmes et la langue de cette poésie moderne tout en réactivant des archaïsmes, des métaphores et des motifs anciens, puise à des degrés divers dans la néologie. Pour la littérature écrite, la tendance qui consiste à produire dans la langue et non pas seulement à y fixer des textes oraux devient irréversible, étendant ainsi l’écrit à des domaines tout à fait nouveaux : littérature, production de lexiques spécialisés (mathématiques, informatique, linguistique, histoire…), traduction, presse. De tous ces champs investis par l’écrit moderne, le champ de la littérature est sans contexte le plus important. C’est la néo-littérature qui a servi et qui sert encore de laboratoire à cette langue en gestation. Dans ce champ littéraire complètement renouvelé depuis le début des années 1970, on notera la traduction d’œuvres algériennes (Kateb, Feraoun), étrangères (Brecht, Beckett, Molière), la naissance de genres littéraires nouveaux tels que le théâtre, la nouvelle, le roman. Le théâtre est lié au nom de Mohand-ou-Yahia qui fit œuvre de pionnier à partir du début des années 1970 par ses traductions-adaptations d’œuvres de Brecht, Kateb, Molière, etc. Avec la chanson le théâtre constitue un véritable pont entre l’écriture et l’oralité. C’est dans la littérature écrite que la langue est investie comme un véritable laboratoire. Cette langue, dans laquelle s’expriment de profondes fractures et une ultime lutte pour la survie, est en même temps malmenée et jalousement préservée. Cette langue est en effet traversée par une profonde dynamique qui touche d’abord le lexique par l’intégration importante de néologismes et à un degré moindre la syntaxe : l’interférence avec la syntaxe du français constitue une tendance lourde pour le kabyle écrit en général ; sans échapper totalement à cette tendance, la langue de la néo-littérature est relativement épargnée quant à la prégnance des calques syntaxiques. Sur le plan du contenu, un thème majeur traverse comme une lame de fond l’ensemble de cette néo-littérature qu’elle soit orale ou écrite : il s’agit de la contestation politique et de la quête identitaire. La poésie de ces trente dernières années, aussi bien que la production romanesque porte une "charge" de contestation d’une rare virulence à l’égard de l’Etat. La thématique de la contestation n’est pas née ex nihilo : le thème de la résistance a toujours été fortement présent dans la poésie kabyle (Cf. Benbrahim 1982 ; Chaker 1989) ; le lien entre poésie et résistance était si nettement perçu pendant la période coloniale que la circulation des poètes était très sévèrement surveillée après l’insurrection de 1871. La fronde contestataire des poètes contemporains est dirigée contre l’Etat algérien en raison du déni identitaire. C’est dans ce contexte que la quête identitaire occupe une place prépondérante : cette quête, rendue par des moyens différents, est omniprésente dans les romans de Rachid Aliche, de Saïd Sadi, de Amar Mezdad ; elle peut revêtir dans un roman comme Asfel (R. Aliche, 1981) des formes pathétiques.
Bibliographie Aït Ali (Belaïd), 1962 : « Les cahiers de Belaïd ou la Kabylie d’antan » in Fichier de Documentation Berbère (Fdb).
|