Séminaire doctoral PLIDAM "Langue étrangère et langue étrangéisée. Comment aborder, traduire et enseigner les nouvelles littératures ?"

Dates :
Jeudi 30 novembre 2017 - 17:00
Lieu :
Inalco, Salle 3.15


Séminaire doctoral annuel
 

Langue étrangère et langue étrangéisée. Comment aborder, traduire et enseigner les nouvelles littératures ?

 
Responsable : Frosa Pejoska-Bouchereau
 
 
 
Le  séminaire  doctoral  annuel  mis  en  place  en  2016  est  destiné  aux  doctorants  et  aux  enseignants- chercheurs. Il s’agit de développer la réflexion et les recherches des axes 4 « Littérature et culture en didactique des langues » et 3 « Lexique et traduction : quelle didactique ? ».
 
La problématique est centrée sur : Langue étrangère et langue étrangéisée. Comment aborder, traduire et enseigner les nouvelles littératures ? [cf. argumentaire]
 
Les travaux sur la littérature et l’usage de la littérature en classe de langue étrangère sont rares.
 
Nous procédons à un double questionnement :
 
1)  La place et l’usage de la littérature en didactique des langues étrangères ?
2)  Comment aborder les « nouvelles » littératures nées des bouleversements historiques, sociaux et humains du XXème siècle, les traduire et les enseigner ?
 
Programme 2017-2018
 
INALCO- RUE DES GRANDS MOULINS 75013 PARIS
Salle 3.15

26.10.2017  - Danielle CONSTANTIN,  Holy Motors. La force motrice du français dans l'œuvre de Jack Kerouac
ATTENTION ! Séance exceptionnellement en Amphi 2

30.11.2017 - Patrick HERSANT, Que nous enseignent les brouillons de traducteurs ?
 
18.12.2017 - Sara DE BALSI,  Pour une poétique de la francophonie translingue
 
25.01.2018 - Mathilde VISCHER, L’œuvre d’Andréas Becker : de la langue étrangère à la langue étrangéisée
 
16.02.2018 - Gisèle SAPIRO, La circulation internationale des œuvres littéraires: conditions et obstacles
 
12.04.2018 - Darko TANASKOVIĆ, Avec ou contre l’étranger qui devient moi ? (La déchirure identitaire des écrivains plurilingues)
 

17.05.2018 - Anne GODARD, Les langues étranges/étrangères du roman : un parcours dans la littérature française

 
PROGRAMME 2017-2018 (à compléter)
 
Le 26.10.2017 – Danielle Constantin, Holy Motors. La force motrice du français dans l'œuvre de Jack Kerouac
 
Danielle  Constantin est  docteure en littérature comparée de l'université de Toronto (Canada). Depuis  2004, elle est chercheuse associée à l'ITEM-CNRS/ENS. Ses travaux en génétique des textes ont porté sur les manuscrits de Marcel Bénabou, de Julio Cortázar, de James Joyce, de Jack Kerouac, de Georges Perec, de Marcel Proust et de Yolande Villemaire. Elle a publié Masques et mirages. Genèse du roman chez Cortázar, Perec et Villemaire (New York, Peter Lang, 2008) ; codirigé, avec Jean-Luc Joly et Christelle Reggiani, Espèces d'espaces perecquiens (Bordeaux, Le Castor astral, 2015) et, avec Catherine Viollet, Genre, sexes, sexualités. Que disent les manuscrits autobiographiques ? (Rouen, PURH, 2016).
 
« Holy Motors. La force motrice du français dans l'œuvre de Jack Kerouac »
Danielle Constantin, chercheuse associée à l'ITEM-CNRS/ENS

Jean-Louis Kirouac, mieux connu sous le nom de Jack Kerouac, est né en 1922 à Lowell au Massachusetts dans une famille d'origine québécoise ayant immigré aux États-Unis. En effet, dans les dernières années du XIXe siècle, ses grands-parents paternels et maternels (les Lévesque) quittent leur village respectif de la région du Bas-Saint-Laurent pour s'installer en Nouvelle-Angleterre. Les familles Kirouac et Lévesque ont ainsi participé à ce mouvement migratoire massif, à cette grande saignée, qui a vu entre 1840 et 1930 près d'un million de Canadiens-français fuir une économie agraire en grande difficulté, attirés qu'ils étaient par les possibilités d'emplois qu’offraient les villes industrielles américaines. Lowell, appelé communément The Spindle City (la ville fuseau) en référence à son importante industrie textile, et dont la population se compose alors en grande majorité d'immigrants, est à l'époque de l'enfance et de l'adolescence de Kerouac une ville multiculturelle et plurilingue, où l'anglais demeure néanmoins la langue dominante dans une situation diglossique, de même que la langue véhiculaire. La communauté canadienne-française, concentrée dans des paroisses catholiques francophones, forme alors environ le quart de la population, soit une communauté de plus ou moins 25 000 personnes, côtoyant d'autres groupes issus principalement de l'importante vague d'immigration européenne récente, notamment irlandaise, grecque, polonaise, italienne ou juive yiddishophone. Dans ses romans autobiographiques tels que Doctor Sax (1959), Maggie Cassidy (1959) et Visions of Gerard (1963) Kerouac exhibera sa langue maternelle, le français dialectal de la Nouvelle- Angleterre, tout en  mettant en scène la diversité ethnoculturelle de la ville de Lowell. Or On the Road (1957), certainement le roman le plus connu de Kerouac, n'inclut pas de morceaux en français ni ne fait allusion explicitement aux origines linguistiques et ethniques de l'écrivain. Et pourtant, comme je vais tenter de le montrer en jalonnant le récit de la genèse du texte, le français y a tenu une place cruciale : au moment où il travaille intensément à la composition de On the Road, des textes écrits en français comme La nuit et ma femmes de même que des traces d'auto-traduction situent ce travail sur la langue au moment d'une percée dans les recherches stylistiques de Kerouac, en affirmant un puissant désir de faire entendre les voix de l'Amérique, tout particulièrement de l'Amérique des minorités ethniques, des déclassés, des laissés-pour-contre et des marginaux.
 

Le 30.11.2017, Patrick HERSANT, Que nous enseignent les brouillons de traducteurs ?
 
Patrick Hersant enseigne la littérature anglaise et la traduction à l’université Paris 8. Il a consacré de nombreux articles à la traduction de la poésie britannique, établi et co-traduit des anthologies bilingues, édité un recueil de quinze traductions de S. T. Coleridge, et publié plusieurs traductions de recueils poétiques — notamment Edward Lear (Ombres), Kenneth Slessor, Rupert Brooke (La Différence), Philip Sidney, Francis S. Fitzgerald, R. L. Stevenson (Les Belles Lettres) et Seamus Heaney (Gallimard). Il prépare actuellement un ouvrage collectif sur la collaboration entre auteur et traducteur et travaille, avec Leonid Livak, à une monographie consacrée à la traductrice Ludmila Savitzky.
 
Le travail sur les brouillons de traducteurs peut prendre diverses formes, de la plus ponctuelle à la plus systématique ; il autorise une grande diversité d’approches, qu’il s’agisse  d’illustrer telle hypothèse suggérée par la comparaison entre l’original et la traduction ou de mettre en lumière une méthode de travail ; il donne à voir, enfin, le processus traductif au moment même où il s’accomplit, et non plus tel qu’il est évoqué (avec plus ou moins d’objectivité et de sincérité) par des traducteurs interrogés après coup.

L’étude des brouillons de traducteurs nous éclaire sur la réalité quotidienne de leur travail, sur son évolution au fil des ans ou d’un texte à l’autre, et sur leur situation dans la cartographie qu’ils dessinent des traducteurs de la première moitié du XXe siècle. Enfin et peut-être surtout, les brouillons de traducteurs nous donnent un précieux aperçu de cette zone linguistique grise qui sépare l’original de sa traduction ; ils constituent et révèlent cette interface d’ordinaire invisible, offrant la mouvante image de ce no man’s langue (J.-R. Ladmiral) où le texte s’élabore en même temps que la langue se métamorphose, à coups de trouvailles, d’approximations provisoires et de retouches perpétuelles.
 
Après un aperçu du champ encore peu exploré de la génétique de la traduction, ou genetic translation studies, nous examinerons deux cas singuliers : les brouillons de Maurice-Edgar Coindreau (traducteur de Faulkner, Hemingway, Styron, Steinbeck… — et ceux de Ludmila Savitzky (traductrice de Joyce, Woolf, Prokosch…), afin d’y repérer ce que l’étude comparative classique donne rarement à voir : les éloquentes traces d’une méthode de travail.
 
 
Le 18.12.2017, Sara De Balsi, Pour une poétique de la francophonie translingue.
 
Après des études de lettres classiques à Naples et de littérature générale et comparée à Paris, Sara de Balsi prépare une thèse sur l’œuvre d’Agota Kristof à l’université de Cergy-Pontoise, sous la direction de Violaine Houdart-Merot. Elle a dirigé l’ouvrage collectif Le choix d’écrire en français. Etudes sur la francophonie translingue (avec Cécilia Allard) et est l’auteure, avec Rennie Yotova, d’une étude sur le théâtre d’Agota Kristof (Trois pièces d’Agota Kristof, Gollion, Infolio, Le Cippe, 2016). Elle est actuellement attachée d’enseignement et de recherche à l’Université de Paris 8 Vincennes-Saint- Denis.
 
 
Le 25.01.2018, Mathilde Vischer, L’œuvre d’Andréas Becker : de la langue étrangère à la langue étrangéisée
 
Mathilde Vischer est traductrice littéraire et professeure à la Faculté de traduction et d’interprétation de Genève. Elle a notamment publié des traductions de Felix Philipp Ingold (De nature, Empreintes, Lausanne, 2001), Fabio Pusterla (Une voix pour le noir, d'en bas, Lausanne, 2001 ; Les choses sans histoire, Empreintes, Lausanne, 2002 ; Histoires du tatou, Zoé, Genève, 2010 ; Pierre après pierre, MétisPresses, Genève, 2017), Alberto Nessi (Algues noires, traduit en collaboration avec J.-B. Para, Meet, St-Nazaire, 2002), de Pierre Lepori (De Rage, edizioni sottoscala, Bellinzone, 2009 ; Quel que soit le nom, d’en bas, Lausanne, 2010), de Massimo Gezzi (In altre forme, En d’autres formes, In andere Formen, Transeuropa, Massa, 2011), d’Elena Jurissevich (Ce qui reste du ciel, Samizdat, Genève, 2012) et de Leopoldo Lonati (Les mots que je sais, traduit avec Pierre Lepori, d’en bas, Lausanne, 2014). Elle est auteure d’articles portant sur la poésie et la traduction et des essais Philippe Jaccottet traducteur et poète, une esthétique de l’effacement (Cahiers du CTL n° 43, Lausanne, 2003) et La traduction, du  style vers la poétique : Philippe Jaccottet et Fabio Pusterla en  dialogue (Kimé, Paris, 2009). Elle est également auteure d’un livre de poèmes, Lisières (p.i.sage intérieur, Dijon, 2014 ; Prix du poème en prose Louis Guillaume 2015 et Prix Terra Nova 2015).
 
 
L’œuvre d’Andréas Becker : de la langue étrangère à la langue étrangéisée
 
Andréas Becker, né à Hambourg en 1962, vit en France depuis plus de vingt ans. Il a publié quatre œuvres littéraires, toutes en français : trois romans aux éditions de La Différence, L’Effrayable (2012) ; Nébuleuses (2013) ; Les Invécus (2016) et un récit, Gueules, aux éditions d’en bas (2015). Dans chacun de ses livres, Andréas Becker invente une langue nouvelle qui incarne le malaise des personnages dont il est question. Dans Nébuleuses, celui de l’univers fascinant et traumatique d’une femme enfermée dans une « I!nstI!tutI!on » (sic). Dans L’Effrayable, celui d’un narrateur schizophrène qui interroge trois générations ayant vécu dans l’Allemagne du vingtième siècle, la déformation de la langue cristallisant la relation traumatique à la mémoire historique de l’Allemagne. Pour chaque livre – chaque personnage-narrateur – une langue maltraitée, piétinée, transformée, à la mesure des blessures morales et physiques du narrateur qui la façonne. L’écriture de Becker, dans ses différentes déclinaisons, ne relève pas d’un « mal écrire », mais d’un usage de la langue en rupture avec la grammaticalité et la norme au profit de tournures et de procédés inventifs, l’auteur passant ainsi, en quelque sorte, d’une langue étrangère à une langue étrangéisée [Pejoska F., 1995]. En s’appuyant sur une définition de la traduction d’Arno Renken comme « geste de différenciation » et comme « capacité à inquiéter nos ordres », ainsi que sur des réflexions récentes sur la traduction dans la perspective  des  études  génétiques,  cet  exposé  aimerait  montrer  en  quoi  les  textes  de  Becker, par le passage à « l’étrangéisation », peuvent être perçus comme une mise en abîme de ce que fait la traduction.


Le 16.02.2018, Gisèle Sapiro, La circulation internationale des œuvres littéraires: conditions et obstacles
 
Gisèle Sapiro : Directrice d'études à l'EHESS et Directrice de recherche au CNRS Vice-présidente de l’EHESS pour les affaires internationales http://cse.ehess.fr/index.php?585
 

Le 12.04.2018, Darko Tanasković, Avec ou contre l’étranger qui devient moi (La déchirure identitaire des écrivains plurilingues)
 
Darko Tanasković, Professeur, Ambassadeur délégué permanent de la République de Serbie auprès de l’UNESCO. Il a exercé les charges de Directeur du Département des études orientales, Vice-Doyen et Président du Conseil administratif de la Faculté des Lettres de l’Université de Belgrade.
Son enseignement couvre de nombreux sujets : La langue et la littérature arabes, la langue turque, l’Introduction aux études orientales, la littérature persane, l’Introduction à la civilisation islamique, l’Islam et le Christianisme, le Fondamentalisme islamique, La grammaire comparée des langues sémitiques et la Linguistique arabe.  Il a publié plus de 700 articles et rapports de travaux de recherche dont : Poésie arabe (1977), Le soufisme (avec Ivan Sop, 1981, 2011), La langue arabe dans la Tunisie contemporaine (1982), L’analyse contrastive des langues serbo-croate et arabe (1982), En dialogue avec l’islam (1992), A l’Orient de l’Occident (en collaboration avec M. Jevtić, 2000, 2ème  édition), L’islam et nous (2000, 4ème édition), Le Sud-Est de la Serbie – la poursuite de la crise et son issue probable (en collaboration avec plusieurs auteurs, 2001), La grammaire de la langue arabe (ensemble avec A. Mitrović, 2005, 2011), L’Islam : Dogme et Vie (2008, 2010), L’autonomie de la raison (ensemble avec M. Jevtić, 2009), Néo-ottomanisme (2010, 2011), Le pigeon qui n’est pas devenu l’oiseau (2012), Les signes du temps (2014). Ses nombreux travaux ont été traduits et publiés en plusieurs langues.
Professeur invité de l’Université de Sarajevo, de Skopje, de l’Ecole pratique des Hautes-Etudes en Science Sociales (EHESS) de Paris, de l’Université de Sofia et de l’Université « La Sapienza » de Rome. Depuis 1990, il est membre du Comité exécutif de l’Université itinérante euro-arabe de Rome et, depuis 1995, il est membre de l’Académie européenne des sciences et des arts (Academia Scientiarum Et Artium Europea) de Salzbourg. Depuis l’année 2000, il est membre correspondant de la Société de la langue turque (Türk Dil Kurumu) d’Ankara. Il a donné de nombreuses conférences dans diverses universités de son pays d’origine comme à l’étranger. Il enseigne actuellement à la Faculté de Théologie orthodoxe de Belgrade, à l’Académie diplomatique de Belgrade et à la Faculté des Sciences politiques de Banja Luka. Il est président du Conseil de l’Académie diplomatique et membre du Conseil pour la politique étrangère du Ministère des affaires étrangères de la République de Serbie. Il est membre de l’Association des traducteurs serbes, de l’Association des écrivains serbes et du PEN serbe.
 

Le 17.05.2018, Anne Godard, Les langues étranges/étrangères du roman : un parcours dans la littérature française
 
Anne Godard enseigne la langue et la littérature d’expression française à la Sorbonne Nouvelle-Paris 3, dans le département de didactique du FLE. Ses travaux portent sur la didactique de la lecture et de la littérature (La littérature dans l’enseignement du FLE, Didier, 2015), mais également, dans la continuité de sa thèse, questionnant les relations entre les langues et la transmission dans le contexte de la Renaissance (Le dialogue à la Renaissance, 2000, PUF), sur la manière dont les écrivains, notamment plurilingues, réfléchissent sur leur langue d’écriture. Anne Godard est également écrivaine, avec deux romans publiés aux éditions de Minuit (L’Inconsolable, 2006 ; Une chance folle, 2017).
 
Contrairement à une idée reçue, qui fait de la littérature française classique un pilier de l’identité nationale et de l’unité linguistique, la création littéraire s’est dès les origines déployée dans un environnement plurilingue, et a mis souvent en scène cette pluralité à travers des textes jouant de tous les hétérolinguismes : langue, langages et discours. Dans cette perspective, on peut voir, dans un parcours d’extraits d’œuvres du Moyen-Âge au XXIe  siècle, comment la langue dissimule ou révèle l’identité à travers des paroles qui sont comme des costumes – diversement étranges ou étrangers – que revêtissent les locuteurs.


ARGUMENTAIRE DU SEMINAIRE DOCTORAL
 
Langue étrangère et étrangéisée
Comment aborder, traduire et enseigner les nouvelles littératures ?
 
Nos temps modernes destructeurs qui ont généré et qui continuent de générer l’(é)migration, l’exil, la déportation, l’extermination ne permettent plus à l’écrivain de saisir le monde comme objet de connaissance mais saisissent l’écrivain comme objet de leur l’arbitraire illimité (I. Kertesz, Un autre).
 
Un nouvel imaginaire, de nouvelles techniques et procédés d’écritures littéraires en résultent (V. Chklovski, L’art comme procédé ; V. Chalamov, Manifeste de la nouvelle prose ; M. De Unamuno, Comment on fait un roman ?; A. Camus, Discours de Suède, Conférence prononcée à Athènes sur l’avenir de la tragédie ; D. Kiš, Le résidu amer de l’expérience) qui modifient la réception des textes littéraires, obligeant le lecteur à lire et à penser autrement.
 
Ce nouveau langage n’est plus seulement une langue étrangère mais une langue étrangéisée qui par une fiction du réel rend étrange et étranger un réel étranger, sous différentes formes. Cette langue devient la patrie de l’écrivain, Une langue pour abri (G.A. Goldschmidt). Comment lire cette langue étrangéisée ? Comment la traduire ? Comment la comprendre ? Comment l’aborder ? Comment enseigner la nouvelle langue étrangéisée quand nos méthodes d’analyse, nos approches, ne s’adressent qu’au connu et reconnu de la littérature d’avant ? D’un point de vue didactique, que signifie donc enseigner cette littérature ?
 
Puisque nous ne pouvons plus ni penser ni écrire comme avant, disent les écrivains, nous ne pouvons donc plus ni les lire ni les penser comme avant. Pour lire ces textes et les penser nous devons opérer un « pivotement psychique » (A. Van Gennep, Le Folklore). Concept anthropologique qui permet de penser deux mondes : un monde du passé mort et un monde du vivant, du fait vivant : penser le monde vivant et le fait vivant et non pas le seul monde mort et les objets archéologiques, muséographiques. Le pivotement psychique s’entend ici comme un nécessaire changement de perception pour penser le nouveau.
 
Le pivotement de la notion de sacré, autre concept van gennepien (Les rites de passage) définit le monde profane comme étant le monde connu de l’individu et le monde sacré comme le monde de l’inconnu. Si Van Gennep donne au sacré un sens magico-religieux, nous l’adaptons ici aux nouvelles conditions humaines d’un monde étranger et à la condition d’étranger. Le monde profane devient notre monde familier face au monde du sacré qui devient le monde de l’étranger. Dès que l’individu pose le pied sur le seuil du chez -soi, il se trouve dans l’entre-deux-mondes, le monde de la marge, et subit un basculement du connu dans l’inconnu, du profane dans le sacré. Le franchissement du seuil est l’entrée dans l’étranger. Et, comme dirait Camus, « on ne peut pas toujours rester un étranger. Un homme a besoin  […] de trouver sa définition. » (Le Malentendu). Or, trouver sa définition suppose d’interroger ces nouvelles formes de l’existence qui semblent se tenir en dehors de notre existence mais qui se saisissent de notre existence.
 
L’écrivain, qui se tient à distance, à la marge, nous conduit à lire autrement pour percevoir le monde étranger à partir de la marge de l’entre-deux-mondes. Par exemple, dans la littérature du témoignage qui écrit son monde, au contraire des héros d’avant qui nous parlaient d’un monde reconnaissable puisqu’il était le monde du co nnu, le nôtre, les nouveaux héros nous parlent d’un monde qui n’a pas été le nôtre, inconnu (R. Antelme, L’espèce humaine). Dans le continu de la destruction, il s’agit dorénavant de dire le « temps étranger/pour un Toujours encore plus étranger » (P. Celan, Grille de parole, « Taie ») pour des lecteurs qui, le temps de la lecture et grâce au pivotement psychique, pénètrent dans la marge fictionnelle de l’entre-deux-mondes et, à proximité de l’écrivain, entre-aperçoivent l’étranger.
 
L’objet de notre séminaire sera de questionner ces nouvelles formes d’écritures d’une culture aux langues étrangéisées, leur compréhension et leur traduction pour une transmission par l’enseignement. Notre approche pluridisciplinaire mobilisera des traducteurs, des théoriciens de la littérature et des didacticiens, en dialogue avec des écrivains (romanciers, poètes et dramaturges).
 
RESPONSABLE DU SÉMINAIRE : Frosa Pejoska-Bouchereau

Type : 

  • Séminaires doctoraux