Séminaire doctoral PLIDAM "Langue étrangère et langue étrangéisée. Comment aborder, traduire et enseigner les nouvelles littératures ?"

Dates :
Jeudi 13 juin 2019 - 17:30
Lieu :
Inalco, 65 rue des Grands moulins 75013 Paris - Amphi 7

PROGRAMME ANNUEL DU SEMINAIRE DOCTORAL PLIDAM 2018-2019
Langue étrangère et étrangéisée. Comment aborder, traduire et enseigner les nouvelles littératures ?
Responsable : Frosa Pejoska-Bouchereau
Inalco,  Salle 4.10 (Amphi 7 à partir du 14.02.2019) de 17h30 à 19h30
 

13 juin 2019 - Amphi 7
Christina ALEXOPOULOS, Accompagner sur le plan psychologique des personnes allophones traumatisées. Comment entendre le travail de traduction clinique auprès de sujets migrants ?

Cette présentation se fonde sur le travail d'accompagnement clinique assuré en tant que psychologue auprès de personnes traumatisées à l'aide d'un traducteur. Dès lors la question de la traduction se pose à différents niveaux tant du côté de la traduction d'une langue à l'autre qu'à l'intérieur même d'une langue quand il s'agit de mettre des mots et des gestes à des vécus difficiles à se raconter, à communiquer à autrui et même à penser en soi.  Comment dire ou appréhender ces expériences de l'extrême si familières, pour les avoir connues de près, et en même temps tellement étranges par leur gravité qu'elles semblent étrangères à soi, tant il est vrai que face à ce qui dépasse l'entendement ou qui relève de l'indicible, il y a toujours du déni et du clivage ? Comment pouvoir écouter ces récits en étant attentif à toutes les déformations que le langage verbal ou corporel emploie pour dire quelque chose de ce qui s'est passé tout en essayant d'en taire une partie ? Face à une perception de la parole comme prise de risque ou exposition au grand jour de ce que l'on croit vital de passer sous silence, une écoute bienveillante et contenante peut-elle lire à travers les lignes ou mieux écouter à travers le bruit de sons organisés, pour repérer ce qui échappe à ces balises formatant le récit dans sa forme et son contenu ? Comment restituer à la personne concernée, autrement dit lui traduire dans un univers cohérent, ce que nous avons reçu de fragmentaire, d'inachevé et de destructeur à travers la médiation du traducteur sans reproduire une forme de violence ou d'incompréhension déjà subies ?  Le rôle du clinicien comme celui du traducteur sont convoqués à chacune des étapes d'un travail d'interprétation qui est aussi un travail de réception, d'élaboration et de transformation de l'étrangeté d'un vécu traumatique. 
Psychologue clinicienne et attachée temporaire d'enseignement et de recherche à la Faculté des Langues de l'université de Strasbourg, travaillant sur la mémoire individuelle et collective, le trauma dans son articulation au social et au politique, l'expression testimoniale et les processus de subjectivation, Christina Alexopoulos-de Girard a mené un parcours pluridisciplinaire, associant les études en linguistique (Paris IV), à l'anthropologie sociale (EHESS) et à l'histoire (Inalco), en passant par la psychologie (Paris 7) et l'art thérapie (Paris 5). Sa thèse obtenue à l'Inalco en 2012 et publiée aux Éditions Classiques Garnier en 2017 porte sur les Représentations mémorielles de la guerre civile grecque (1946-1949) dans le discours des vainqueurs et des vaincus entre la fin du conflit et la dictature des colonels (1967-1974). Actuellement, elle prépare une seconde thèse en psychanalyse et psychopathologie consacrée à la question des "Narrations extrêmes engageant le social" à partir de son travail clinique auprès de personnes migrantes.


Séances précédentes

25.10.2018

Alain AUSONI, À ma gauche, Katalin Molnár ; à ma droite le « fransè ». L’écriture translingue comme sport de combat
Nombreux sont aujourd’hui les écrivains qui pourraient dire : mon français n’a pas d’enfance. Est-ce parce que notre époque, faite d’histoires d’exil et de changement de langue, se cherche des bardes qu’on a poussé certains de ces auteurs sur le devant de la scène littéraire ? Après avoir fait le point sur la récente montée en singularité de l’écriture translingue, on s’arrêtera sur des textes de Katalin Molnár, une écrivaine grandie en Hongrie, pour voir pourquoi elle se présente en « illettrée » de la littérature en français (signalant par-là l’épreuve de la distance entre le français oral et le français écrit dans sa trajectoire translingue) et en quoi on peut considérer son écriture comme « un attentat » contre la langue littéraire. On terminera par des considérations didactiques sur l’enseignement du français oral à des apprenants non natifs. 
Docteur de l’Université d’Oxford, Alain Ausoni est Maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne. Ses travaux de recherches portent sur la littérature translingue, l’écriture de soi et la didactique du français oral (codirection du projet FLORALE : florale.unil.ch). Il est l’auteur de Mémoires d’outre-langue. L’écriture translingue de soi ; il a codirigé L’Autobiographie entre autres. Ecrire la vie aujourd’hui.
 
29.11.2018
Jordan PLEVNEŠ, L'écriture est l'art de la disparition

Jordan Plevneš, poète, auteur dramatique et traducteur, notamment de Camus, Sartre, Artaud et Genet ; Ambassadeur de la République de Macédoine en France, en Espagne et au Portugal et Délégué permanent de la Macédoine auprès de l’UNESCO (2000-2005) ; Vice-président du comité international de l'UNESCO pour le dialogue entre les civilisations (2006) ; Officier de l’ordre des Arts et des lettres (2008) ; fondateur du Prix mondial de l’Humanisme ; Directeur du Festival des cinémas du Sud-est S.E.E.
Plusieurs de ses œuvres ont été primées, traduites et représentées en Europe et aux États-Unis : Érigon, grande farce macabre en deux actes ; Mon assassin très cher, La peau des autres (R) ; Le bonheur est une idée neuve en Europe ; Dernier homme, dernière femme, « une conspiration internationale en cent tableaux » ; Le dernier jour de Missirkov ; Le livre secret ; La huitième merveille du monde, Théâtre choisi, …
 
20.12.2018
Nathalie KARAMANOUKIAN, L’écriture étrangéisée de Krikor Beledian

 « C’est en théâtralisant que l’on peut travailler une langue… Un jeu théâtral qui met en scène, répète, mime le deuil de la mort, pour la conjurer et mettre du sens et des significations… Ce jeu est un entrelacement entre la voix, l’accent, le rythme ou les rythmes et les flash-back, des allers-retours entre passé et présent, pour arriver aux sens et significations. »  (Extrait de la lettre à Zareh Vorpouni, 1979)
Partant du constat de Krikor Beledian, et à travers la fresque sociale intitulée Kicheratartz (Retour de la nuit), nous étudierons le rôle de la langue dans l’écriture du génocide.
Krikor Beledian est un écrivain de langue arménienne né dans la communauté arméno-libanaise de Beyrouth en 1945. Il vit à Paris depuis les années 70. Il a été maître de conférences à l'Institut national des langues et civilisations orientales de Paris (INALCO) et professeur de patrologie et de littérature médiévale arméniennes à la faculté de théologie de Lyon. Il est l’auteur de Cinquante ans de littérature arménienne en France (CNRS, 2001). Trois de ses œuvres de fiction ont été traduites en français par Sonia Bekmezian : Seuils (Parenthèses, 2011), Signe (Classiques Garnier, 2017), Le Coup (Classiques Garnier, 2017). 

17.01.2019
Damien EHRHARDT, Les nouvelles approches des transferts culturels et leur application à l’histoire de la musique savante européenne au XIXe siècle

Après une présentation de la théorie des transferts culturels, un panorama de différentes théories qui en sont issues est proposé (histoire croisée, médiation artistique, champ culturel transnational, transfer studies…). Ces nouvelles théories sont appliquées ici à la musique symphonique au XIXe siècle.  Un regard particulier sera porté sur le champ transnational de l’appropriation beethovénienne, qui s'est constitué dans les années 1830 autour de compositeurs et de critiques comme Schumann ou Liszt.
Damien Ehrhardt a obtenu son doctorat à l’Université Paris-Sorbonne (1997) et son habilitation à diriger des recherches à l’Université de Strasbourg (2004). Il est actuellement maître de conférences et membre du Conseil académique à l’Université d’Evry Val d’Essonne, ainsi que responsable de l’axe « Mélanges Interculturels » au sein du laboratoire de recherche SLAM (Synergie Langues Arts Musique, Université Paris-Saclay). 
Ses recherches portent sur la musicologie (histoire, théorie et esthétique de la musique des XIXe et XXe siècles, musicologie de l’interprétation...) et les études culturelles (transferts culturels, interculturalité, aires culturelles...). Il a participé notamment à l’édition complète des œuvres de Robert Schumann et il est membre du Bureau de la rédaction d'Hermès. La Revue. Cognition, Communication, Politique (CNRS Editions). 
Il s’est engagé pour la vie culturelle de l’Université d’Evry Val d’Essonne en tant que chargé de mission ‘élaboration du projet culturel’ (2008-2010) et vice-président culture (2011-2015). 
Ancien boursier du DAAD (Université de la Sarre, 1991-1992) et de la Fondation Alexander von Humboldt (Université de Ratisbonne, Université de musique Franz Liszt de Weimar et Université Friedrich Schiller d’Iéna, 1999-2001), il est président-fondateur de l’Association Humboldt-France et lauréat du Prix de l’Amitié Franco-Allemande. Il est (co-)organisateur de neuf collèges Humboldt interdisciplinaires sur des thèmes aussi divers que les émotions, la fascination de la planète, l’unité dans la diversité ou l’incertitude.
Liste des publications sur HAL : https://cv.archives-ouvertes.fr/damien-ehrhardt

14.02.2019 - AMPHI 7
Andrée GAYE, Traduire une langue européenne “rare”, le slovène

Qui sont les traducteurs des langues dites rares ? Par quelle trajectoire en viennent-ils à traduire une littérature pour ainsi dire invisible ? Ont-ils choisi les œuvres traduites ? Ces œuvres sont-elles représentatives de la littérature dont elles relèvent ? Quelle réception de ces traductions et de leurs auteurs ? À travers le témoignage d’Andrée Lück Gaye, nous tenterons de répondre à ce questionnement.
Andrée Lück Gaye, diplômée de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (Inalco), a traduit de très nombreuses œuvres de la littérature slovène dont elle a largement contribué à révéler et faire connaître les grands auteurs contemporains. Au premier rang de ceux-ci, citons l’œuvre de Drago Jančar, dont elle est la première et la principale traductrice. Citons encore l’écrivain triestin de langue slovène, Boris Pahor dont elle a notamment traduit en français Pèlerin parmi les ombres ce qui a permis à l’auteur d’être ensuite traduit en anglais, allemand et italien. Elle a obtenu le prix Lavrinova diploma, décernée en 2011 par l'Association des traducteurs littéraires Slovènes ;  le Prix Européen de la Littérature, décerné en 2012 à Drago Jančar et à sa traductrice et le Prix de l'Inaperçu, décerné en 2012 à Drago Jančar et à sa traductrice pour Des Bruits dans la tête.

14.03.2019 - Amphi 7
Sadia AGSOUS, La littérature palestinienne en hébreu : l’identité palestinienne à l’épreuve de la rencontre des langues arabes et hébraïque

Cette communication est tirée de l'ouvrage La Littérature palestinienne en hébreu (1966-2018) l’histoire d’une reconstruction culturelle minoritaire palestinienne en Israël prévue pour 2019 (Classiques Garnier). Il est question de faire échos à Abdelfattah Kilito et à son essai Je parle toutes les langues, mais en arabe (2013) qui s’attarde sur le bilinguisme des écrivains francophones du Maghreb pour nous inviter à lire leurs textes comme des palimpsestes « derrière les lettres françaises, les lettres arabes ». L'ouvrage propose une lecture des romans palestiniens en hébreu comme une expression de l'identité palestinienne et de son paysage historique dans la littérature hébraïque qui se présente comme des palimpsestes. Si « No man's land » est le cadre théorique utilisé pour saisir la sophistication de la plume palestinienne en hébreu (mais aussi du domaine de traduction hébreu-arabe), cette communication examine à la fois le bilingue et le translingue de l'écrivain palestinien, et de sa littérature hébraïque tourmentée par l'écrivain non-exilé qui néanmoins fait l’expérience d’un exil interne. Elle soulignera les écrivains et poètes palestiniens en Israël qui questionnent à la fois en arabe et en hébreu une identité palestinienne à partir d'un exil métaphorique, d'une « migration sans fin », d'une « Zakira » (mémoire) d'un « No Man's Land » qui continuent à enrichir une culture d’une minorité à la fois dynamique et marginale. Cet exil métaphorique, celui de la langue, sera discuté à partir d’une dimension théorique basée sur le nomadisme de Deleuze « le nomade est au contraire celui qui ne bouge pas » afin de le relier à la « littérature de résistance » de Ghassan Kanafani et de poser la possibilité d'une littérature palestinienne résistante nomade en Israël.
Sadia AGSOUS-BIENSTEIN est postdoctorante au Centre de recherche français à Jérusalem (CRFJ) avec le soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Elle a étudié l'hébreu et la littérature hébraïque moderne à l’Inalco et a découvert un certain nombre de romans palestiniens écrits en hébreu. Sa thèse de doctorat Langues et identités : l'écriture fictive en hébreu par les Palestiniens d'Israël (1966-2013) examine, à la lumière de la littérature mineure de Deleuze, l'histoire de l'écriture palestinienne en hébreu et le rôle des identités et altérités dans une sélection de romans écrits comme contribution à la (re)définition de l'identité palestinienne moderne par les membres de la minorité palestinienne en Israël. Ses recherches (2016-2018) sur les traducteurs palestiniens (et arabes) de la littérature hébraïque en Palestine-Israël, en Égypte et au Liban (1948- ) été soutenues par le CESSPEHESS. Elle travaille en ce moment sur son projet « La Shoah dans le roman arabe » et sur la rencontre de la Shoah-Nakba dans les romans palestiniens.
Parmi ses articles :
« La dance, la métaphore d’une identité palestinienne minoritaire en Israël », Revue de littérature comparée, n° 367, 2018 ;
« Hegemonic (Israeli) Time and Minority Space (Palestinian): Sayed Kashua’s Chronotopic Approach » in Let It Be Morning, Dibur, editors Gisèle Sapiro, Vered Shemtov, Issue n° 7, Stanford University, Winter 2018 ;
« Jérusalem, un espace et une identité chez deux écrivains palestiniens d’Israël : Ryad Baydas et Sayed Kashua », ouvrage collectif Les villes divisées. Récits littéraires et cinématographiques par Stephanie Schwerter, Véronique Bontemps & Franck Mermier, Septentrion, 2018 ;
« L’écriture romanesque extraordinaire en hébreu de Sayed Kashua le Peptimiste », Tsafon (Revue d’études juives du Nord) n° 72 (automne 2016-hiver 2017), 47-61 pp. ;
« L’inquiétante étrangeté et l’effrayante angoisse du traducteur israélien face au roman palestinien », TRANS – Revue de littérature générale et comparée L’inquiétante étrangeté, n° 22, 2017.

11 avril 2019
Ali AL-MUQRI : L’usage des langues française et arabe dans les œuvres littéraires (modérateur Malek AL-ZAUM)

Ali al-Muqri, né en 1966 à Taëz au Yémen Nord, est romancier et journaliste Yéménite. Auteur d’un essai sur l’alcool dans l’islam, Il est surtout célèbre pour ses romans polémiques Le beau Juif et Femme interdite.
Connu pour son engagement auprès des minorités yéménites, al-Muqri publie en 2008 son premier roman طعم أسود رائحة سوداء, non traduit en français et intitulé en anglais Black Taste, Black Odour, qui avait été sélectionné pour The International Prize for Arabic Fiction (IPAF) en 2009. Il y dénonçait la situation des Akhdams, les populations africaines arabisées du Yémen.
  اليهودي الحالي ou Le beau Juif, paru en 2011 aux éditions Dar al-Saqi à Beyrouth, traduit par Ola Mehanna aux éditions Liana Levi, dresse un tableau des rapports entre les communautés juive et musulmane dans le Yémen du XVIIe siècle. L’année de sa parution, Le beau Juif a remporté le prix international du roman arabe.
Dans le roman حرمة, publié chez le même éditeur en 2011 et traduit en français sous le titre Femme Interdite, l’auteur dénonce le sort qu’ont réservé la religion et les traditions  aux femmes yéménites. Il y dénonce surtout l’hypocrisie d’une société en proie au doute et à la frustration.
Ses romans ont été traduits en plusieurs langues dont l’anglais, le français et l’italien. 

17 mai 2019 (séance fixée exceptionnellement le vendredi)
Houria ABDELOUAHED, La traversée des lieux

Près du Guadalquivir à Cordoue, Averroès rédigeait le onzième chapitre de Tahafut al-Tahafut (L'incohérence de l'incohérence) pour réfuter le Tahafut al-Falasifa (L'incohérence des philosophes) de l'ascète Al-Ghazali. « La plume courait sur le papier, écrit Borges, les arguments s'entrelaçaient irréfutables ; mais une légère préoccupation compromettait la béatitude d'Averroès (...) La veille deux mots douteux l'avaient arrêté au seuil de la Poétique. Ces mots étaient tragoedia et comoedia. Il les avait déjà rencontrés, des années auparavant, au livre troisième de la Rhétorique (...) Les deux mots arcanes pullulaient dans le texte de la Poétique. Impossible de les éluder »[1].
Comment traduire ces deux mots « obscurs » rencontrés, neuf ans auparavant, dans la Rhétorique et qui ré-apparaissent dans la Poétique ? Comment les accueillir dans sa langue ? Comment en rendre compte en arabe ? Quelle traversée pour ces deux termes ? Sur quelles références ou assises imaginaires, symboliques et linguistiques ?
Renan, Borges et Umberto Eco vont parler de l'odyssée de ces deux termes.
Borges et Umberto Eco, restituant l'histoire de la traduction de ces deux termes par le commentateur d'Aristote, nous font visiter les lieux.
La traduction est rendue possible grâce à la pluralité des lieux, la marche de l'altérité, le sexuel infantile et la poétique de l'exil.
Houria ABDELOUAHED est maître de conférences, H.D.R. (Université Paris Diderot), psychanalyste et traductrice. Membre du CRPMS (Centre de Recherche Psychanalyse, Médecine et Société), membre du Comité Scientifique des Publications de l’UIR (Université Internationale de Rabat), membre du CIRET (Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires). 
Outre plusieurs articles sur la langue, la traduction, l’image, la féminité, le voile, elle a écrit entre autres La visualité du langage (L’Harmattan, 1998), les Figures du féminin en islam (PUF, 2012-2015-2016), Les femmes du prophète (Seuil, 2016). Avec Adonis dont elle a traduit le grand opus Al-Kitâb (livre en 3 volumes), elle a écrit Le regard d’Orphée (Fayard, 2009), Violence et islam (Seuil, 2015) qui a été traduit en une quinzaine de langues, puis un second tome de Violence et Islam qui vient d'être publié (Seuil, 2019). Parmi ses derniers articles, il faut mentionner «Traduire : La marche de l’altérité et la mémoire de l’infantile », Exil, Mémoire, Migration (sous la Dir. De M. Bencheikh et Y Jeffoy, Casa Express Éditions, 2017) et «Voiler, surveiller, punir », Topique : Les violences faites aux femmes, n° 143, 2018. Enfin, elle vient de diriger et de publier un ouvrage sur Les figures de l'exclusion (MJW Fedition, 2019). 
Son travail sur la précarité, qui s’inscrit pleinement dans le champ de la psychopathologie, fait appel également à une relecture des modèles appartenant à d’autres champs de réflexion comme la sociologie, la politique et l’histoire. Sa recherche tend à croiser et mettre en tension la psychanalyse avec des modèles appartenant à des champs de réflexion autres que psychanalytiques, notamment l’anthropologie, la mystique, la théologie, la philosophie…. Le travail sur des textes religieux et mystiques l’ont amenée, traduisant « la métaphysique » en métapsychologie, à s’intéresser davantage à la question de la traduction, en tant qu’analyste et traductrice de poésie.
[1] G.-L. Borges, « La quête d'Averroès », in L'aleph, Gallimard, 1962, col. L'imaginaire, p. 119.

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Nos temps modernes destructeurs qui ont généré et qui continuent de générer l’(é)migration, l’exil, la déportation, l’extermination ne permettent plus à l’écrivain de saisir le monde comme objet de connaissance mais saisissent l’écrivain comme objet de leur l’arbitraire illimité (I. Kertesz, Un autre).
Un nouvel imaginaire, de nouvelles techniques et procédés d’écritures littéraires en résultent (V. Chklovski, L’art comme procédé ; V. Chalamov, Manifeste de la nouvelle prose ; M. De Unamuno, Comment on fait un roman ?; A. Camus, Discours de Suède, Conférence prononcée à Athènes sur l’avenir de la tragédie ; D. Kiš, Le résidu amer de l’expérience) qui modifient la réception des textes littéraires, obligeant le lecteur à lire et à penser autrement.
 
Ce nouveau langage n’est plus seulement une langue étrangère mais une langue étrangéisée qui par une fiction du réel rend étrange et étranger un réel étranger, sous différentes formes. Cette langue devient la patrie de l’écrivain, Une langue pour abri (G.A. Goldschmidt). Comment lire cette langue étrangéisée ? Comment la traduire ? Comment la comprendre ? Comment l’aborder ? Comment enseigner la nouvelle langue étrangéisée quand nos méthodes d’analyse, nos approches, ne s’adressent qu’au connu et reconnu de la littérature d’avant ? D’un point de vue didactique, que signifie donc enseigner cette littérature ?
 
Puisque nous ne pouvons plus ni penser ni écrire comme avant, disent les écrivains, nous ne pouvons donc plus ni les lire ni les penser comme avant. Pour lire ces textes et les penser nous devons opérer un « pivotement psychique » (A. Van Gennep, Le Folklore). Concept anthropologique qui permet de penser deux mondes : un monde du passé mort et un monde du vivant, du fait vivant : penser le monde vivant et le fait vivant et non pas le seul monde mort et les objets archéologiques, muséographiques. Le pivotement psychique s’entend ici comme un nécessaire changement de perception pour penser le nouveau.
Le pivotement de la notion de sacré, autre concept van gennepien (Les rites de passage) définit le monde profane comme étant le monde connu de l’individu et le monde sacré comme le monde de l’inconnu. Si Van Gennep donne au sacré un sens magico-religieux, nous l’adaptons ici aux nouvelles conditions humaines d’un monde étranger et à la condition d’étranger. Le monde profane devient notre monde familier face au monde du sacré qui devient le monde de l’étranger. Dès que l’individu pose le pied sur le seuil du chez-soi, il se trouve dans l’entre-deux-mondes, le monde de la marge, et subit un basculement du connu dans l’inconnu, du profane dans le sacré. Le franchissement du seuil est l’entrée dans l’étranger. Et, comme dirait Camus, « on ne peut pas toujours rester un étranger. Un homme a besoin  […] de trouver sa définition. » (Le Malentendu). Or, trouver sa définition suppose d’interroger ces nouvelles formes de l’existence qui semblent se tenir en dehors de notre existence mais qui se saisissent de notre existence.
L’écrivain, qui se tient à distance, à la marge, nous conduit à lire autrement pour percevoir le monde étranger à partir de la marge de l’entre-deux-mondes. Par exemple, dans la littérature du témoignage qui écrit son monde, au contraire des héros d’avant qui nous parlaient d’un monde reconnaissable puisqu’il était le monde du connu, le nôtre, les nouveaux héros nous parlent d’un monde qui n’a pas été le nôtre, inconnu (R. Antelme, L’espèce humaine). Dans le continu de la destruction, il s’agit dorénavant de dire le « temps étranger/pour un Toujours encore plus étranger » (P. Celan, Grille de parole, « Taie ») pour des lecteurs qui, le temps de la lecture et grâce au pivotement psychique, pénètrent dans la marge fictionnelle de l’entre-deux-mondes et, à proximité de l’écrivain, entre-aperçoivent l’étranger.
 
L’objet de notre séminaire sera de questionner ces nouvelles formes d’écritures d’une culture aux langues étrangéisées, leur compréhension et leur traduction pour une transmission par l’enseignement. Notre approche pluridisciplinaire mobilisera des traducteurs, des théoriciens de la littérature et des didacticiens, en dialogue avec des écrivains (romanciers, poètes et dramaturges).
 
Frosa Pejoska-Bouchereau

Responsable : Frosa Pejoska-Bouchereau
Equipe de recherche :

Type : 

  • Séminaires doctoraux

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