Séminaire Théories et données linguistiques

Dates :
Vendredi 12 novembre 2021 - 14:30 - 17:30
Lieu :
Inalco, PLC, salle 4.04

Benjamin Fagard, Lattice CNRS ENS & Sorbonne Nouvelle, PSL
Alexandru Mardale, INALCO – SeDyL CNRS IRD

Les verbes de mouvement en roumain : lexique latin, influence balkanique et renouvellement

Les verbes de mouvement ont été largement étudiés dans un bon nombre de langues, y compris romanes. Parmi celles-ci, cependant, le roumain a été en partie laissé de côté. On trouve quelques études, notamment sur le paradigme des verbes de mouvement (Reinheimer 1965, Mierlă 2003abc) et leur grammaticalisation (Dragomirescu & Nicolae 2020), ainsi que quelques-unes sur l’expression du mouvement dans une perspective comparative ou typologique (Geană 2007, Dragomirescu & Geană 2011, Dragomirescu 2013). Afin de voir dans quelle mesure le roumain se conforme aux attentes pour les langues romanes (généralement à cadre verbal, cf. Talmy 1991), nous avons comparé des données élicitées en roumain, italien et français (11, 10 et 17 locuteurs, avec les vidéos Trajectoire, Ishibashi et al. 2006). L’analyse des résultats a montré, entre autres, que la proportion des verbes de mouvement d’origine non latine est élevée en roumain, surtout pour les verbes exprimant la manière, dont une proportion non négligeable est d’origine slave. Notre corpus élicité comprend ainsi des occurrences de verbes comme a (se) grăbi « se dépêcher » (vieux slave, cf. bulgare grabja(se)) ou a ocoli « contourner » (vieux slave, cf. russe, bulgare okol).
S’il est évident que ces emprunts résultent d’une influence étrangère, notamment slavonne, à l’époque ancienne de la langue (16e-18e s., cf. Densusianu 1997[1901], Rosetti 1986), une question à laquelle notre corpus élicité n’a pas permis de répondre est de savoir dans quels contextes syntaxiques ces emprunts ont eu lieu. On peut en effet formuler plusieurs hypothèses concernant la différence du taux d’emprunt pour les verbes de trajectoire d’une part, et de manière d’autre part. Une explication serait que les langues slaves sont dans l’ensemble des langues à satellite, avec un paradigme important de verbes de manière, et un recours typiquement plus fréquent à ces verbes (Hasko & Perelmutter (eds) 2010). Une autre explication est liée aux tendances généralement constatées pour les emprunts : dans les langues à cadre verbal, les verbes de manière sont typiquement utilisés seuls, le fond (élément spatial saillant du déplacement) n’étant soit pas exprimé, soit exprimé comme adverbe ou groupe prépositionnel circonstant, à la différence des verbes de trajectoire, pour lesquels il est exprimé comme actant. À partir d’une étude sur corpus de roumain ancien (constitué de textes originaux et de textes traduits d’autres langues, en l’occurrence du slavon et du hongrois), pour évaluer ces deux hypothèses, nous avons cherché à vérifier de quelle manière et avec quel matériel lexical et syntaxique sont utilisés les verbes de manière à l’époque concernée.
Les résultats de cette seconde étude sont limités par la quantité et la qualité des données ; s’ils ne permettent pas d’apporter une réponse claire à la question des contextes d’emprunt des verbes de mouvement, ils permettent cependant d’affiner les hypothèses, et de réfléchir aux moyens d’obtenir une réponse plus satisfaisante.
 
Références :
Densusianu, Ovid. 1997 [1901]. Histoire de la langue roumaine. București : Editura Grai şi Suflet [Paris: Leroux].
Dragomirescu, Adina & Alexandru Nicolae. 2020. From Motion to Desire: The Grammaticalization of a Change of Location Unaccusative Construction in Romanian. Probus, Volume 32, Issue 2, 303-326.

Elena Vladimirska, Université de Lettonie
Les marqueurs de catégorisation et d’approximation dans une perspective de la théorie énonciative de l’intonation et de son développement

Les marqueurs une sorte de, un genre de et une espèce de, sont largement étudiés dans une perspective cognitive et pragmatique. Cependant, leur sémantique spécifique reste le plus souvent en dehors du champ d’étude linguistique. En effet, dans l’approche cognitiviste, ce ne sont pas les marqueurs qui déterminent une lecture approximative ou taxinomique, mais les propriétés du nom qui constitue leur portée (Gerhard-Krait & Vassiliadou 2014). En pragmatique, les marqueurs d’approximation sont considérés en opposition aux noms taxinomiques dont ils sont issus mais dont ils ont perdu la sémantique par un processus de grammaticalisation (Flaux & Van de Velde 2000 ; Rosier 2002 ; Mihatsch 2007, 2016).
Notre contribution s’inscrit dans la mouvance des travaux d’A. Culioli (1999) en référence étroite avec les travaux de D. Paillard sur les marqueurs discursifs (2011, 2017). Nous partageons le point de vue selon lequel la notion de désémantisation pose la question du seuil de renoncement au maintien d’une pleine identité de l’unité (Franckel 2019), et proposons d’envisager les marqueurs une sorte de, une espèce de, un genre de dans une perspective sémantique et énonciative, à partir de l’analyse d’un corpus audio-visuel.
Nous soutenons que la réalisation prosodique et mimique-gestuelle de ces marqueurs révèle leur sémantique de base, ainsi que les enjeux énonciatifs qu’ils construisent, en permettant ainsi d’explorer les contraintes sémantiques empêchant leur commutation dans certains contextes (ex.1) :

(Ex.1) Une jalousie que je ressens tous les jours, une possessivité qui me ronge et qui me dégoûte, une sorte d'amour [? un genre d’amour ? une espèce d’amour] qui me donne envie de tuer ceux qui s'approchent de cette personne que je chéris.

En nous appuyant sur la méthodologie de l’analyse prosodique et mimique-gestuelle proposée par M-A. Morel et L. Danon-Boileau (Morel & Danon-Boileau1998, Morel 2010, Morel & Vladimirska 2014), incluant les paramètres telle que la fréquence, l’intensité, la durée, la direction du regard, ainsi que le mouvement des mains, nous repérons des configurations d’indices spécifiques à chacun des trois marqueurs. Relevant soit de la problématique de formulation (une sorte de), soit de l’intersubjectivité mise en jeu (une espèce de), soit du formatage/catégorisation (l'effacement des différenciations) (un genre de) ces indices s’articulent avec la sémantique des marqueurs ainsi qu’avec leur combinatoire.

Références :
Culioli, A. 1999. Pour une linguistique de l’énonciation. Domaine notionnel. Tome 3. Paris : Ophrys.
Flaux, N., et Van de Velde, D. 2000. Les noms en français : esquisse de classement. Paris : Ophrys.
Franckel, J-J. 2019. Rien à voir, L’information grammaticale, n°162, Peeters, p.34-40
Gerhard-Krait, F., & Vassiliadou, H. 2014. Lectures taxinomique et floue appliquées aux noms : quelques réflexions... Travaux de linguistique, (2), 57-75.
Mihatsch, W. 2007. Taxonomic and meronomic superordinates with nominal coding, in SCHALLEY A., & ZAEFFERER D., (eds), Ontolinguistics. How ontological status shaped the linguistic coding of concepts, Berlin, Mouton de Gruyter, 359-377.
Mihatsch, W. 2016. Type-noun binominals in four Romance languages. Language sciences, 53, 136-159.
Morel M.-A., Danon-Boileau, L. 1998. Grammaire de l’intonation. L’exemple du français oral. Paris-Gap : Ophrys.
Morel, M-A. 2010 a. Structure coénonciative du texte oral dialogué : intonation, syntaxe, regard et geste. In S.L. Florea, C. Papahagi, L. Pop, A. Curea dir. Directions actuelles en linguistique du texte. Actes du colloque international de Cluj 2008 Le texte : modèles, méthodes, perspectives, Cluj-Napoca : Casa Cartii de Stiinta II. 9-22.
Morel, M-A., 2010 b. Déflexivité et décondensation dans le dialogue oral en français : marqueurs grammaticaux, intonation, regard et geste, Langages 178, juin 2010 « La déflexivité », D. Bottineau et L. Beggioni dir. :115-131.
Morel, M.-A., Vladimirska, E. 2014. Intonation and gesture in the segmentation of speech units. The discursive marker vraiment: integration, focalisation, formulation. Pons Bordería, Salvador (ed.): Models of Discourse Segmentation. Explorations across Romance Languages. Amsterdam, John Benjamins. Pragmatics and Beyond New Series, pp. 185-218.
 

Equipe de recherche :