La sérialité narrative coréenne hier et aujourd’hui

Dates :
Mercredi 14 février 2024 - 09:00 - 17:00
Lieu :
Inalco, Auditorium
Quatrième journée d'études coréennes

La sérialité narrative coréenne hier et aujourd’hui


Organisée par : JEONG Eun Jin, KOO Moduk & Stéphane THÉVENET
CERLOM / Département d’études coréennes
 
Qu’ils prennent la forme de fictions littéraires, de séries télévisées (drama), de films, de webtoon (bande dessinée en ligne), les récits sud-coréens obtiennent une reconnaissance internationale sans précédent. Très souvent, ces récits s’inscrivent dans une dynamique sérielle décuplée par les pratiques transmédiatiques désormais sans bornes et maximalisés dans la Corée contemporaine. Ainsi, l’œuvre originale à la base d’un drama peut être un webtoon, lui-même potentiellement issu d’un roman (sosŏl) ou bien d’un texte de littérature populaire publié en ligne (websosŏl). Cette « culture de la convergence » selon les mots de Henry Jenkins (2013) se conforme par ailleurs à la volonté politique du gouvernement sud-coréen de promouvoir le « storytelling transmédia », notamment avec la création en 2009 de la Korea Creative Content Agency. Tel est le premier sens qu’on pourra donner à la sérialité, à savoir ces « dynamiques architexturelles » dont parle Matthieu Letourneux (2016) mettant en relation plusieurs créations de domaines artistiques diversifiés.
Mais la sérialité est aussi souvent au cœur même du processus de création de l’œuvre qui est conçue pour être diffusée en plusieurs segments dont la diffusion s’échelonne dans le temps suivant deux modes majeurs, la sérialisation et la feuilletonisation. Née à la fin du XIXe siècle, la feuilletonisation littéraire est toujours pratiquée en Corée et n’est pas réservée au pôle de grande production. En ce qui concerne la narration sérielle télévisée, si l’on remarque, comme ailleurs, la prédominance de la feuilletonisation importée du média radiophonique, on constate que celle-ci est restée jusqu’aujourd’hui le mode de sérialisation majeure.
Alors que les récits sud-coréens se répandent dans le monde sur différents médias et font l’objet d’adaptations mais aussi d’interrogations, il nous est apparu important d’entamer une réflexion collective sur la sérialité narrative coréenne, ses différentes modalités et ses enjeux économiques et esthétiques engageant tant la production que la réception.
 
La sérialité narrative coréenne hier et aujourd’hui


Programme
 
9h00 : accueil des participants, mot de bienvenue, etc.
 
9h30/10h
HWANG Ju-Yeon (ATER, Université Paris Cité)
La sérialité narrative de p’yŏngsaeng-do « peinture de la vie » sur paravent en Corée Chosŏn au ⅩⅨᵉ siècle.
 
10h15/10h45
JEONG Eun Jin (MCF, Inalco) 
Le feuilleton romanesque coréen, une histoire sans fin ?
 
11h/ 11h30
Stéphane THÉVENET (MCF, INALCO)
Résistance et adaptation de la sérialisation bi-hebdomadaire à la télévision sud-coréenne : (quelques pistes de réflexion sur des changements en cours).
 
Pause déjeuner 12h /14h
 
14h/14h30
Lili TESSIER (doctorante, INALCO)
Sérialité narrative dans l’écriture de Choi Jae Hoon : faire exister le récit au sein d’un réseau.
 
14h45/15h15
Marion DELARCHE (doctorante, EHESS)
Penser la littérature comme contents, Ch’ŏn Myŏnggwan un auteur transmédiatique.
 
15h30/16h
KOO Moduk (ATER, INALCO)
Série de femmes-rats dans le cinéma de Kim Ki-young.
 
16h15/ 17h : discussion générale


Résumés des interventions
 
La sérialité narrative de 平生圖 p’yŏngsaeng-do « peinture de la vie » en Corée Chosŏn au ⅩⅨᵉ siècle
HWANG Ju-Yeon (ATER, Université Paris Cité)
 
La culture populaire de notre société contemporaine semble se trouver au cœur de la notion de sérialité. Cette dernière renvoie à un phénomène observé dans les arts audio-visuels, graphiques et médiatiques, qui sont caractérisés par production sérielle, massive et industrielle. Elle est également mise en valeur, depuis les années 1960, à travers l’art sériel représenté par les célèbres sérigraphies d’Andy Warhol(1928-1987). Son rapport avec l’authenticité forme une problématique de l’étude esthétique et philosophique des estampes ou gravures dont le procédé de création permet une production sérielle quasi-infinie. Cependant, la sérialité d’un art ne se détermine pas que par son mode de production. On peut prendre notre mode de réception pour condition générative du sériel en art, dans une approche esthétique genettienne qui met la subjectivité en dynamique constante avec la matérialité, la textualité et l’aspectualité de l’objet. En admettant cet aspect expérienciel de la sérialité, ce présent texte à visée descriptive examine 平生圖 p’yŏngsaeng-do « peinture de la vie », particulière à la culture coréenne de la seconde moitié du Chosŏn (1392-1891), pour illustrer la mise en structure de la sérialité narrative et son éventuel effet de sériel dans l’expérience esthétique du spectateur.
 
Le feuilleton romanesque coréen, une histoire sans fin ?
JEONG Eun Jin (MCF, INALCO) 
 
Au tournant du nouveau millénaire, plusieurs quotidiens sud-coréens ont décidé de mettre fin à la publication dans leurs pages de feuilletons romanesques. Cette pratique a connu une existence étonnamment longue en Corée où elle était apparue à la fin du XIXe siècle en même temps que la presse écrite. Son importance est également notable en ceci qu’une très grande majorité de romans, et pas seulement ceux relevant de la littérature dite populaire, ont été publiés selon ce processus, à savoir une parution par tranches dans un journal ou une revue, rapidement suivie d’une édition en volume(s). Le déclin relativement récent des feuilletons dans la presse sud-coréenne ne signifie pas la disparition de ce mode de publication dans la mesure où les revues littéraires continuent d’y avoir recours et que Internet a largement pris le relais des quotidiens. Consacrée à la place de la feuilletonnisation dans la littérature sud-coréenne, cette communication évoquera les principales caractéristiques du phénomène, ainsi que les causes et les enjeux, dans une perspective historique.
 
Résistance et adaptation de la sérialisation bi-hebdomadaire à la télévision sud-coréenne : (quelques pistes de réflexion sur des changements en cours).
Stéphane THÉVENET (MCF, INALCO)
 
Autrefois triomphant, le modèle de sérialisation bihebdomadaire des fictions télévisées sud-coréennes (k.drama) est mis à rude épreuve depuis l’avènement de plateformes internationales de streaming. Le tournage complet des épisodes avant diffusion qui s’est progressivement développé à cause des exigences du marché chinois en sort renforcé et participe à l’amélioration des conditions de travail sur les plateaux de tournage. Cependant, le modèle de financement basé en grande partie sur les revenus publicitaires et le placement de produits s’en trouvent fortement bouleversés. De nouveaux modes de diffusion sont expérimentés à la télévision. Parmi ceux-ci un modèle de diffusion hybride de certaines séries coréennes combinant les deux modes de production a été mis en place ces dernières années. Cette communication retracera l’évolution des stratégies de programmation et interrogera les changements en cours.
 
Sérialité narrative dans l’écriture de Choi Jae Hoon : faire exister le récit au sein d’un réseau.
Lili TESSIER (doctorante, INALCO)
 
Depuis ses débuts en 2007, Choi Jae Hoon se distingue par la fragmentation presque systématique de ses récits en différentes parties. L’auteur s’inscrit ainsi dans une logique sérielle : il adapte ses expériences narratives à de nouveaux modes de production, encourageant le découpage de l’histoire en plusieurs épisodes. Mais au-delà de leur impact sur les choix de production, c’est l’apport créatif des dynamiques sérielles qui est remarquable chez Choi Jae Hoon : l’œuvre de l’auteur prend la forme d’un réseau, au sein duquel chaque texte s’enrichit de sa relation avec les autres. Ainsi, l’objectif de notre présentation est de comprendre, à travers l’étude de Choi Jae Hoon, les enjeux créatifs des dynamiques sérielles en littérature.
 
Penser la littérature comme contents, Ch’ŏn Myŏnggwan un auteur transmédiatique.
Marion DELARCHE (doctorante, EHESS)
 
Au tournant des années 2000, la fin de la littérature aura été mainte fois prédite en Corée du Sud. L’explosion des médias numériques apparaît alors autant comme une menace que comme une opportunité pour le monde des lettres. Ils semblent détourner le public de la lecture, mais offrent également d’infinies possibilités de rencontre avec un nouveau lectorat.
Cette présentation vise à comprendre, à travers l’analyse du parcours, de l’œuvre et de la posture d’un écrivain coréen des années 2000, la façon dont les récits textuels, en quête de nouvelles légitimités et rentabilités, deviennent des potentielles ressources narratives à grande échelle, désignées sous le nouveau terme de contents (Ryu Ŭnyŏng, 2009). Mais aussi comment, les auteurs eux-mêmes s’emparent des outils numériques pour dépasser les barrières des genres et construire des univers transmédiatiques.
 
Série de femmes-rats dans le cinéma de Kim Ki-young.
KOO Moduk (ATER, INALCO)
 
La Servante (Hanyŏ, 1960) de Kim Ki-young, inspiré d’un fait divers, se résume en quelques mots : un père de famille trompe sa femme avec la servante qu’il met enceinte, qui se fait avorter et qui va détruire son nid familial. Le succès du film permet au réalisateur d’élaborer une série de films sur les femmes, inscrits dans un schéma narratif similaire, tels La Femme du feu (Hwanyŏ, 1971), La Femme insecte (Ch’ungnyŏ, 1972), La Femme du feu 82 (Hwanyŏ 82, 1982) et L’Animal carnivore (Yuksiktongmul, 1984). Comme dans La Servante, dans tous ces films considérés comme ses remakes ou ses adaptations, les rapports de force se renversent totalement : l’homme est manipulé par les femmes, la famille patriarcale autoritaire s’effondre, la servante destructrice joue le rôle de despote… Kim Ki-young propose une variation subversive du rapport entre le désir et la violence, tout en développant une esthétique très singulière, à la fois morbide et absurde, avec une grande économie de moyens. En analysant les images grotesques, celles des femmes-rats, ancrées dans la réalité sociale et politique de l’époque, nous allons nous interroger sur la sérialité comme radicalisation esthétique dans l’œuvre de Kim Ki-young.
 
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Type : 

  • Colloques et journées d'étude
Langue :
Région du monde :
Asie et Pacifique