La langue estonienne
L’estonien est la langue maternelle d’environ un million de locuteurs. Langue officielle de la république d’Estonie, il est également parlé par une importante diaspora, en Suède, en Amérique du Nord, en Australie... Comme le finnois, il appartient à la branche fennique des langues finno-ougriennes. L’influence allemande l’a profondément marqué.
Histoire
Au XIIIe siècle, des noms propres estoniens sont mentionnés dans la Chronique d’Henri le Letton et dans des rôles d’impôt danois. On ne possède cependant de textes suivis qu’à partir de 1524. Au XVIIe siècle, deux langues littéraires se constituent à partir des dialectes du Nord et du Sud, et la division du territoire estophone en deux évêchés ne favorise pas l’unification linguistique. En 1739, une traduction complète de la Bible assure cependant la prépondérance de l’estonien du Nord. Au XIXe siècle, le mouvement estophile établit des normes orthographiques et grammaticales ; la littérature profane se développe, avec notamment la publication, à partir de 1857, de Kalevipoeg (« Le Fils de Kalev »), épopée nationale composée par F. R. Kreutzwald. Les premières décennies du XXe siècle seront marquées, sous l’impulsion de Johannes Aavik, par un important mouvement de rénovation de la langue (keeleuuendus), en concurrence avec une vaste entreprise de normalisation et d’enrichissement terminologique dirigée par J. V. Veski.
Phonétique, phonologie, orthographe
L’alphabet estonien est l’alphabet latin augmenté de quelques signes diacritiques : ä, ö, ü se prononcent comme en allemand, c’est-à-dire comme è, eu et u en français ; õ note une voyelle d’arrière, d’aperture minimale et non arrondie ; c’est le u français mais prononcé, comme i, avec les commissures des lèvres tirées vers l’arrière.
L’estonien présente par rapport au finnois d’importantes innovations. Il a perdu l’harmonie vocalique et le nombre des voyelles susceptibles de figurer au-delà de la première syllabe est limité. Les voyelles et la plupart des consonnes peuvent être brèves, demi-longues ou longues (durées 1, 2 et 3). Cette opposition de durée est mal reflétée par l’orthographe : seule la triple série d’occlusives est bien différenciée, encore importe-t-il de souligner que les occlusives simples, qui sont des sourdes douces et non pas des sonores, sont notées par b, d, g, alors que p, t, k, notent les demi-longues et pp, tt, kk les longues : kabi « sabot de cheval », kapi (uks) « (porte) de l’armoire » (< kapp « armoire »), (neli) kappi « quatre armoires ».
Pour les autres consonnes, les voyelles et les diphtongues, l’orthographe ne fait pas de différence entre les durées 2 et 3. On a ainsi la durée 1 dans lina « lin », la durée 2 dans linna (plaan) « (plan) de la ville », mais la durée 3 dans (lähen) linna « (je vais) à la ville ». On opposera de même koli « barda, saint-frusquin », kooli (direktor) « (le directeur) de l’école », (kaks) kooli « (deux) écoles ».
À noter aussi qu’il existe en estonien des consonnes mouillées dont la mouillure n’est pas indiquée par l’orthographe : la consonne finale est mouillée dans kann « jouet », hall « gris », mais non mouillée dans kann « pichet », hall « gelée blanche ».
L’accent tonique tombe en règle générale sur la première syllabe : Eesti vabariik « République estonienne ». Dans de nombreux mots d’emprunt, l’accent d’origine est cependant conservé : revolutsioon, oktoober, probleem.
L’alternance intersyllabique
À l’alternance consonantique du finnois l’estonien a substitué une alternance intersyllabique beaucoup plus complexe et morphologiquement significative. En finnois, le génitif singulier, de même que l’accusatif 1, sont formés par adjonction d’une désinence -n construite sur le thème vocalique du nom ; cette adjonction peut, en fermant la syllabe, entraîner d’une manière toute mécanique le passage du degré fort au degré faible d’une occlusive située en amont : finnois tupa « chaumière », gén. tuvan. En estonien, l’usure phonétique a entraîné la disparition de la désinence -n et l’opposition formelle, lorsqu’elle existe, peut n’être marquée que par l’alternance : tuba « pièce, chambre » gén. toa. L’alternance, de phonétique, est devenue morphologique. En estonien elle ne concerne pas seulement les occlusives, mais pratiquement tous les phonèmes, y compris les voyelles et les diphtongues. L’alternance peut être qualitative (tuba/toa) ou quantitative (kapp/kapi) ; dans ce dernier cas, elle peut être « visible » (degré faible dans le génitif kapi mais degré fort dans le nominatif kapp ainsi que dans le partitif et l’illatif kappi) ou « invisible », c’est-à-dire non reflétée par l’orthographe (degré faible dans linna (plaan), mais degré fort dans (lähen) linna). Les degrés, bien que liés à la durée, doivent être distingués de celle-ci. Certains mots présentent dans leur paradigme une alternance à trois degrés : toa (plaan) « (le plan) de la chambre », tuba (on tühi) « la chambre (est vide) », (lähen) tuppa « (je vais) dans la chambre ».
S’ajoute à cela que cette alternance n’est plus tributaire du caractère ouvert ou fermé de la syllabe. Bien que sa structure phonétique soit comparable à celle de tuba, le mot saba « queue » n’est pas soumis à l’alternance et son génitif est identique à son nominatif.
Dans de nombreux mots, le génitif se distingue en outre du nominatif par le maintien de l’ancienne voyelle thématique tombée au nominatif. En finnois le nom du chien est au nominatif koira, au génitif koira-n ; en estonien le nominatif est koer, le génitif koera.
Ajoutons encore que si en finnois une occlusive intersyllabique est soumise à l’alternance consonantique quelle que soit sa position par rapport à l’accent, en estonien seul le « bloc intersyllabique » située à la sortie de la syllabe accentuée est soumis à l’alternance intersyllabique. En finnois, le génitif de isäntä « patron » est donc isännän ; en estonien, celui de isand (même sens) est isanda. Remarquons toutefois que l’alternance suit en estonien la syllabe accentuée quelle que soit la position de celle ci dans le mot : ainsi dans identiteet "identité" génitif identiteedi.
Morphologie et syntaxe
L’estonien ignore la catégorie du genre. Il ne possède pas non plus d’articles, encore que certains pronoms semblent de plus en plus appelés à en jouer le rôle.
La fonction du nom dans la phrase est indiquée par un suffixe casuel. La langue dispose également d’un jeu très riche de postpositions et de prépositions employées en combinaison avec les cas. Ceux-ci sont au nombre de 14 : nominatif, génitif, partitif, illatif, inessif, élatif, allatif, adessif, ablatif, translatif, terminatif, essif, abessif et comitatif. La déclinaison estonienne rappelle en gros celle du finnois, mais certains cas du finnois manquent en estonien et inversement.
La déclinaison de l’adjectif est la même que celle du substantif. L’adjectif épithète s’accorde en cas et en nombre au substantif qu’il détermine.
Les noms de nombre se déclinent également. Il en est de même des pronoms.
Le système verbal est également comparable à celui du finnois, en dépit des différences entraînées par l’évolution phonétique. Il n’existe à l’indicatif que deux temps simples, le présent et le prétérit, ainsi qu’un passé composé et un plus-que-parfait. L’estonien est plus pauvre en formes verbo-nominales (quatre participes et deux infinitifs), mais possède un mode indirect (ou mode « oblique ») sans équivalent en finnois. La principale innovation réside dans un système très complet de particules verbales quasiment identique à celui de l’allemand.
La syntaxe est fortement marquée par l’influence allemande, notamment en ce qui concerne l’ordre des mots. On remarque aussi des convergences avec le russe.
Lexique
Le vocabulaire, très composite, est globalement plus « international » que celui du finnois. Là où le Finnois dit lokakuu, ongelma, vallankumous, l’Estonien, nous l’avons vu, dit oktoober, probleem, revolutsioon. De nombreux finnismes ont pourtant été imités ou acclimatés, notamment dans la langue littéraire. Les néologismes comme kunstnik « artiste », dérivé par adjonction d’un suffixe russe sur un mot allemand, ne sont pas rares.
Jean-Luc Moreau
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