L’Écriture en amharique

L’amharique s’écrit en caractères éthiopiens représentant un des rares systèmes d’écriture africains anciens dont le vaste corpus littéraire est attesté depuis près de deux millénaires. Cette écriture, qui a évolué dans le temps, est utilisée principalement, mais pas exclusivement, pour les langues éthiosémitiques en Éthiopie et en Érythrée.
Ethiopie janvier 2016
Ethiopie janvier 2016 © DR‎

L’amharique s’écrit en caractères éthiopiens représentant un des rares systèmes d’écriture africains anciens dont le vaste corpus littéraire est attesté depuis près de deux millénaires. Cette écriture, qui a évolué dans le temps, est utilisée principalement, mais pas exclusivement, pour les langues éthiosémitiques en Éthiopie et en Érythrée. À l’origine, elle était utilisée pour écrire le guèze (ou éthiopien classique), la plus ancienne langue éthiosémitique connue qui a cessé d’être parlée dans la seconde moitié du Ier millénaire de notre ère, mais qui demeure la langue liturgique de l’Église orthodoxe täwahedo d’Éthiopie. 

Manuscrit en langue guèze, abugida (région de Lalibäla, 2016, photo Dewel)
Manuscrit en langue guèze, abugida (région de Lalibäla, 2016, photo Dewel) © DR‎

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le guèze était la seule langue écrite à la cour royale, où l’amharique servait de langue véhiculaire. Au XIIIe ou XIVe siècle, l’amharique a repris l’écriture éthiopienne du guèze, mais n’a été écrit que sporadiquement jusqu’au début du XXe siècle, où il est devenu la langue d’enseignement dans l’école primaire et fut déclaré langue nationale. Aujourd’hui, c’est la langue de travail du gouvernement éthiopien et elle est encore largement utilisée comme deuxième langue dans toute l’Éthiopie, servant de lingua franca.

Enseignes en langue amharique (Harär, 2016, photo Dewel)
Enseignes en langue amharique (Harär, 2016, photo Dewel) © DR‎
Écriture amharique (pochette de disque 45 tours de la chanteuse Hirut Bekele -verso, collection Delombera Negga)
Écriture amharique (pochette de disque 45 tours de la chanteuse Hirut Bekele -verso, collection Delombera Negga) © DR‎

Les plus anciennes attestations d’écriture en Éthiopie et en Érythrée sont des inscriptions pseudo-sabéennes en écriture consonantique d’Arabie du Sud datant des VIIIe/VIIe siècles av. J.‑C.

Inscription sabéenne de Yeha, Éthiopie (Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ancient_Blocks_With_Sabaean_Inscriptions,_Yeha,_Ethiopia_(3146498586).jpg)
Inscription sabéenne de Yeha, Éthiopie. © DR‎

Crédits : Wikimedia Commons, ​https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ancient_Blocks_With_Sabaean_Inscriptions,_Yeha,_Ethiopia_(3146498586).jpg


Elles ont été très probablement composées par des locuteurs éthiosémitiques pour qui le sabéen était une langue apprise, car ces inscriptions contiennent des particularités linguistiques que l’on ne retrouve pas dans le sabéen du sud-ouest de l’Arabie. L’abjad (ou écriture consonantique) éthiopien, qui est apparu pour la première fois pour écrire le guèze entre le Ier et le IIIe siècle apr. J.‑C., est clairement une modification de l’abjad sudarabique. Il a été considérablement modifié au IVe siècle, lorsqu’il est passé d’un abjad (donc non vocalisé) à un abugida, c’est-à-dire une écriture syllabique dans laquelle un graphème, appelé syllabographe (ou syllabogramme), combine une consonne et une voyelle (ou peut représenter une consonne nue).

Stèle du roi Ezana, inscription en guèze non vocalisé, abjad (Aksum, 2016, photo Dewel)
Stèle du roi Ezana, inscription en guèze non vocalisé, abjad (Aksum, 2016, photo Dewel) © DR‎

La forte influence grecque dans la région, de 300 av. J.‑C. à 600 apr. J.‑C., a très probablement déclenché d’autres modifications de l’écriture éthiopienne, en particulier l’incorporation de lettres grecques comme signes pour les chiffres, le passage du boustrophédon à l’écriture de gauche à droite, et probablement l’invention de deux syllabographes supplémentaires,  ⟨pä⟩ et  ⟨p’ä⟩.

L’écriture éthiopienne et certaines écritures indiennes appartiennent au même type d’écriture, qui utilise le système de l’abugida, c’est-à-dire un syllabographe de base, vocalisé avec une voyelle ouverte et non arrière (a ou ä), et modifié par des signes diacritiques pour les autres valeurs vocaliques. Des inscriptions dans une écriture Brāhmī, ainsi que des graffitis en abjad éthiopien de la période comprise entre le Ier et le IIIe siècle apr. J.‑C. ont été découverts dans une grotte à Socotra. Cela montre que l’écriture indienne a pu être adoptée lors du développement de l’abjad éthiopien. Cependant, il est également avancé que les écritures éthiopienne et méroïtique diffèrent dans une certaine mesure des écritures indiennes, de sorte qu’elles doivent être considérées comme des innovations indépendantes. Parmi les langues sémitiques, l’écriture éthiopienne est la seule qui soit fondée sur un abugida.

1. Caractéristiques fondamentales de l’écriture éthiopienne 

1.1 De l’abjad éthiopien à l’abugida 

L’écriture éthiopienne est dérivée de l’écriture sudarabique, un abjad composé de 29 graphèmes consonantiques, qui s’écrivaient de droite à gauche ou en boustrophédon. Le Tableau 1 montre les graphèmes de l’abjad éthiopien ancien et leurs correspondances avec le sudarabique. À l’exception de quelques inscriptions anciennes, le sens de l’écriture dans l’écriture éthiopienne est systématiquement de gauche à droite.

Tableau 1 : Écritures abjad éthiopienne et sudarabique
Tableau 1 : Écritures abjad éthiopienne et sudarabique © Inalco‎

Les graphèmes des consonnes du Tableau 1 sont classés selon leur ordre dans les écritures respectives.

Peu après ses premières attestations au IVe siècle, l’écriture consonantique éthiopienne s’est transformée en abugida. Les consonnes du Tableau 1 sont devenues des syllabographes de base, c’est-à-dire des syllabes fixes avec la séquence consonne plus voyelle ä, auxquelles on a ajouté des signes diacritiques pour écrire les syllabes avec les voyelles restantes u, i, a, e, ǝ/ø, o.

Tableau 2 : Abugida éthiopien
Tableau 2 : Abugida éthiopien © Inalco‎

Par exemple, la consonne b⟩ de l’abjad éthiopien est devenue le syllabographe de base ⟨⟩. Les séquences de b suivies d’autres voyelles sont marquées par des cercles et des traits horizontaux ou verticaux accolés. Ainsi, bu s’écrit en ajoutant un trait au milieu du côté droit bu⟩, bi par un trait au bas du côté droit bi⟩, ba par un trait vertical à droite ba⟩, be par un cercle en bas à droite be⟩, et bo par un trait vertical à gauche bo⟩. Les séquences avec la voyelle ǝ ou sans voyelle (c’est-à-dire une consonne nue) sont écrites par la même modification, par exemple pour b (ǝ) un trait est ajouté au milieu du côté gauche bǝ/b⟩. Comme le montre le Tableau 2, les diacritiques des voyelles sont réguliers pour certains blocs de graphèmes, mais variables pour d’autres.
 
La séquence des voyelles est invariable dans l’écriture éthiopienne. Elle commence par le syllabographe de base Cä, qui est appelé gǝʔǝz ou gǝʕǝz. Viennent ensuite les syllabographes marqués pour les voyelles u, i, a, e, ǝ/ø, o – qui sont appelés par les numéros ordinaux guèzes respectifs, c’est-à-dire que Cu est kaʕǝb ‘deuxième (ordre)’, Ci śalǝs ‘troisième (ordre)’, etc.
 
Les graphèmes de l’abjad et de l’abugida éthiopiens sont généralement appelés par la syllabe qu’ils représentent, c’est-à-dire pour ⟨lä⟩, pour መ ⟨mä⟩, etc. Seuls quelques syllabographes, qui représentent aujourd’hui les consonnes qui ont la même prononciation, sont appelés par leurs noms en guise de précision, par exemple halleta ha pour ሀ ⟨hä⟩ vs ħamär ha pour ⟨ħä⟩ – tous les deux prononcés [ha].
 
La disposition des syllabographes dans un abécédaire est appelée fidäl. Les syllabographes de l’abécédaire du Tableau 2 et de l’abjad du Tableau 1 sont disposés dans une séquence que l’on appelle hahu – selon les deux premiers syllabographes, soit ⟨ha⟩ – ⟨hu⟩. Il existe également un abécédaire dans lequel les syllabographes sont disposés selon l’ordre de l’écriture sémitique du Nord-Ouest, mais toujours déclinés dans l’ordre des voyelles. Il commence par la séquence ⟨ʔa⟩ –  ⟨bu⟩ –  ⟨gi⟩ –  ⟨da⟩ d’où son nom abugida.
 
1.2 Les graphèmes des nombres 

Les lettres numériques de l’alphabet grec ont été incorporées dans l’écriture éthiopienne en tant que graphèmes numériques. Elles sont entourées d’un trait supérieur et d’un trait inférieur (Tableau 3) pour éviter toute confusion avec d’autres graphèmes. L’écriture éthiopienne ne connaît pas de graphème pour le zéro ‘0’.

Tableau 3 : Graphèmes numériques dans l’écriture éthiopienne
Tableau 3 : Graphèmes numériques dans l’écriture éthiopienne © Inalco‎

Les graphèmes numériques codent les nombres en additionnant les valeurs numériques individuelles des chiffres, à savoir l’unité, la dizaine, la centaine, allant du plus grand nombre au plus petit. Par exemple, le nombre ‘123’ s’écrit ፻፳፫ ⟨100+20+3⟩, c’est-à-dire la somme de 100 plus 20 plus 3. Les nombres entre 200 et 900 marquent la valeur réelle de ‘cent’ par le chiffre précédant le graphème ⟨100⟩, par exemple ‘523’ est codé ፭፻፳፫ ⟨5x100+20+3⟩, dans lequel 5 est multiplié par 100, auquel s’additionnent 20 et 3.

Billets éthiopiens en Birr ETB (coll. Ronny Meyer)
Billets éthiopiens en Birr ETB (coll. Ronny Meyer) © DR‎

Aujourd’hui, ces chiffres éthiopiens sont de moins en moins utilisés, progressivement remplacés par les chiffres indiens. 
1.3 Les marques de ponctuation 

Dans les premières inscriptions éthiopiennes, les mots étaient divisés par une barre verticale ⟨ | ⟩, comme en sudarabique. Plus tard, elle a été remplacée par deux points ⟨ : ⟩. Parmi les autres signes de ponctuation, on trouve le point final ⟨ ። ⟩, un séparateur de paragraphe ⟨ ፨ ⟩, plusieurs signes pour les énumérations, c’est-à-dire une virgule ⟨ ፣ ⟩, un double point ⟨ ፥ ⟩ ou ⟨ ፦ ⟩ et un point-virgule ⟨ ፤ ⟩. À l’exception du séparateur de mots, ces signes de ponctuation ne sont pas utilisés de manière cohérente. Actuellement, le séparateur de mots est souvent remplacé par un espace vide. D’autres signes de ponctuation courants dans les systèmes d’écriture européens ont également été intégrés, notamment le point d’interrogation ⟨ ? ⟩, le point d’exclamation ⟨ ! ⟩, et les guillemets ⟨ « » ⟩.
2. Les modifications de l’abugida 

La vocalisation de l’abjad éthiopien en abugida au IVe siècle est suivie d’un certain nombre d’autres modifications, à savoir l’invention de syllabographes pour les vélaires labialisées (qui ont ensuite été étendus aux consonnes non vélaires), et l’invention de syllabographes pour les consonnes palatales ou spirantisées. Ces modifications ne peuvent pas toujours être datées, mais semblent être dues à l’adaptation de l’écriture éthiopienne pour écrire l’amharique.

Couvertures de livres en amharique (2021, photo Dewel)
Couvertures de livres en amharique (2021, photo Dewel) © DR‎

2.1 Les consonnes labialisées 

L’éthiosémitique possède une série de vélaires labialisés primaires kʷ, gʷ, k’ʷ, xʷ, qui ne se trouvent pas dans les autres langues sémitiques. Leurs syllabographes sont dérivés des vélaires ordinaires correspondants k, g, k’, x/h. Notez que cette série manque systématiquement de syllabographes pour les voyelles u et o, c’est-à-dire *Cʷu et *Cʷo, comme le montre le Tableau 4.

Tableau 4 : Vélaires labialisés primaires
Tableau 4 : Vélaires labialisés primaires © Inalco‎

Sur le syllabographe de base, la labialisation est marquée par un cercle attaché au milieu du côté droite (ex. ⟨k’ä⟩ devient labialisé ⟨k’ʷä⟩), et par une extension des signes diacritiques pour les syllabographes avec les voyelles a et e, ⟨k’a⟩ devient ⟨k’ʷa⟩, et ⟨k’e⟩ devient ⟨k’ʷe⟩. Les syllabographes des vélaires labialisées avec les voyelles i et ǝ/ø sont dérivés du syllabographe de base des vélaires simples en ajoutant deux types différents de traits courbes sur leur côté supérieur droit. Par exemple, le syllabographe ⟨k’ä⟩ est la base des consonnes labialisés ⟨k’ʷi⟩ et ⟨k’ʷ(ǝ)⟩.
 
Plus tard, on a introduit des syllabographes pour les consonnes non-vélaires labialisées, qui n’ont qu’un seul graphème, à savoir le Cʷa, dérivé du 5ème ordre de son syllabographe ordinaire, comme dans le Tableau 5.

Tableau 5 : Récapitulatif des consonnes labialisées
Tableau 5 : Récapitulatif des consonnes labialisées © Inalco‎

Plus récemment, même ħ, ś, p’, et les consonnes secondairement palatalisées et spirantisées ont acquis des syllabographes pour la séquence C+ʷa.
 
 2.2 Les consonnes palatales 

Lorsque l’écriture éthiopienne a été adaptée pour l’écriture de l’amharique aux XIVe et XVe siècles, six séries de syllabographes supplémentaires pour les consonnes palatales ʃ, ʒ, ʧ, ʤ, ʧ’, ɲ ont été créées en modifiant leurs syllabographes homologues simples, comme le montre le Tableau 6.

Tableau 6 : Syllabographes pour les consonnes palatalisées
Tableau 6 : Syllabographes pour les consonnes palatalisées © Inalco‎

La palatalisation est principalement marquée par un trait au sommet du syllabographe de la consonne alvéolaire correspondante, par exemple, ⟨ʃä⟩ est dérivée de ⟨sä⟩, ⟨ʃu⟩ de ⟨su⟩, etc.
 
Le syllabographe pour ʒ est caractérisé par deux traits distincts attachés aux deux extrémités supérieures du syllabographe pour z, c’est-à-dire que ⟨zä⟩ devient ⟨ʒä⟩. Seul le syllabographe ʧ’ marque la palatalisation par des cercles attachés aux trois extensions, c’est-à-dire que le ⟨ʧ’ä⟩ palatalisé dérive du ⟨t’ä⟩ simple.
2.3 Syllabographes additionnels 

L’écriture en amharique a déclenché d’autres changements et innovations dans l’abugida éthiopien. En guèze, les syllabographes de base des fricatives h, ħ, x, ʕ, et de l’arrêt glottal ʔ sont irrégulièrement prononcés avec la voyelle a au lieu de ä. Par conséquent, il n’y avait aucune représentation écrite des syllabes et ʔä. Comme (ou ses variantes χä~xä) est assez fréquent en amharique, il a commencé à être écrit par le syllabographe ⟨χä⟩, qui a été dérivé par un trait au sommet de ⟨kä⟩. La dérivation de la consonne h (ou des consonnes χ et x) à partir de k représente la spirantisation diachronique de k en h (via x).
 
La création du syllabographe marginal ⟨ʔä⟩ en attachant un trait à ⟨ʔa⟩ y est probablement liée. Le syllabographe ኧ ⟨ʔä⟩ n’est jamais modifié par un diacritique vocalique, car il n’apparaît que dans l’interjection ኧረʔärä « Ah bon !? » (exprimant la surprise).
 
Bien que les syllabographes ⟨vä⟩ et ⟨bä⟩ soient également apparentés, ⟨vä⟩ ne représente pas le b spirantisé, car v n’est pas un phonème éthiosémitique natif, mais limité aux mots d’emprunt. Il a probablement été créé par les missionnaires catholiques au XVIIe siècle, qui l’ont utilisé pour transcrire le portugais.
 
Tous les syllabographes du Tableau 2 représentent différents phonèmes en guèze parlé jusqu’au VIe siècle apr. J.‑C. Comme toutes les distinctions phonémiques du guèze n’existent pas en amharique et dans d’autres langues éthiosémitiques, certains des syllabographes originaux ont été utilisés de manière interchangeable pour représenter la même consonne. En particulier, ⟨ʔa⟩ et ⟨ʕa⟩ représentent maintenant tous les deux l’arrêt glottal ʔ, ⟨ha⟩, ⟨ħa⟩ et ⟨xa⟩ sont des variantes pour la fricative h, ⟨śä⟩ et ⟨sä⟩ pour la sibilante s et ⟨ḍä⟩ et ⟨s’ä⟩ pour l’éjectif s’.

Par conséquent, sauf à considérer l’étymologie, le même mot peut se présenter différemment à l’écrit, par exemple ደኅና ⟨dä.x.na⟩, ደሕና ⟨dä.ħ.na⟩ ou ደህና ⟨dä.h.na⟩, qui se prononcent tous dähna « bon » en amharique. Plusieurs tentatives d’élimination des variantes dans l’écriture amharique ont jusqu’à présent échoué.
Delombera Negga, Serge Dewel et Ronny Meyer
Delombera Negga, maître de conférence en langue et linguistique amhariques.
Serge Dewel, docteur en histoire de l’Éthiopie. Chercheur en histoire contemporaine de l'Éthiopie. 
Ronny Meyer, maître de conférence en amharique. Docteur en philologie africaine. 
Référence
Meyer, Ronny. 2016. “The Ethiopic script: linguistic features and socio-cultural connotations”. Oslo Studies in Language 8(1). 457–492.