Langues et histoire des sociétés indigènes de l’Amérique du Sud - (XVIe – XIXe siècles)

Dans le domaine sud-américaniste, la recherche s’était peu intéressée à l’histoire sociale des langues indigènes et moins encore aux documents anciens écrits dans celles-ci, pourtant seuls susceptibles de nous permettre de comprendre les sociétés indiennes dans leurs propres termes.

Depuis 2011, le projet Langas (Langues générales de l’Amérique du Sud, XVIe – XIXe siècles) réunit des historiens, des linguistes et des anthropologues travaillant principalement sur le Brésil, le Paraguay et les pays andins, autour de deux questions : la diffusion et les transformations des grandes langues véhiculaires de l’époque coloniale (alors appelées « langues générales » : tupi, guarani, quechua et aymara) et l’étude comparée des langages politiques indigènes au cours de cette même période.

Extrait d'un manuscrit quechuadu début du XIXe siècle

De 2012 à 2015, Langas a été financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et porté par Capucine Boidin, maître de conférences à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (IHEAL) et chargée de cours de guarani à l’Inalco. Ce projet intègre des enseignants et des étudiants de l’Inalco et de l’université de Paris 3-Sorbonne nouvelle, en collaboration étroite avec des chercheurs d’autres pays européens (notamment l’équipe espagnole iberconceptos) et sud-américains (surtout Brésil, Argentine, Paraguay et Pérou). Langas a organisé plusieurs colloques et journées d’étude internationaux à l’Inalco (2012), à l’Institut français d’études andines (Lima, août 2014), à l’Alliance française d’Asunciόn (février 2016) et à l’université de Paris 3-Sorbonne nouvelle / IHEAL (2016).
 
Jusqu’à présent, les travaux de Langas portent principalement sur les domaines guarani (autour de Capucine Boidin) et quechua (autour de César Itier, professeur à l’Inalco). Nos recherches en archives –en Europe et en Amérique du Sud– nous ont permis de découvrir des documents en quechua et en guarani jusqu'à présent inconnus de la communauté scientifique. Nous avons créé une base de données textuelles en ligne (http://www.langas.cnrs.fr/#/) qui contient déjà des milliers de pages de transcriptions d’imprimés et de manuscrits en quechua ou en guarani, et, dans une moindre mesure, en tupi. Elle est assortie d'un moteur de recherche lexicale polygraphe. Étant donnée la diversité des graphies utilisées d’un document à l’autre pour une même langue, ce moteur permet de réaliser des recherches de vocabulaire à partir de n’importe quelle graphie existante d’un mot. D’autres fonctionnalités, qui permettront des recherches plus complexes, sont en cours d’élaboration par Johanna Cordoba –étudiante de quechua et de master TAL (Traitement automatique des langues) à l’Inalco–, Damien Nouvel –maître de conférences à l’Inalco (TAL)– et Marie-Anne Moreau –maître de conférences à l’Inalco (TAL).
 
Nos recherches ont tiré un très grand profit de cette base et de ce moteur qui semble être actuellement un des plus performants pour quelque corpus linguistique historique que ce soit. Cet outil a permis d’attirer l’attention de collègues historiens, anthropologues et linguistes sud-américanistes sur ces documents délaissés par la recherche. Nous espérons aussi que le site Langas puisse constituer une ressource pour le développement de ces langues, à un moment où plusieurs États sud-américains s'efforcent de les promouvoir en élargissant leurs usages et leurs fonctions. L’interface de la base et du moteur est présentée en quatre langues : français, espagnol, quechua et guarani.
 
Une grande partie de nos recherches a jusqu’à présent porté sur le vocabulaire et les concepts politiques indigènes entre la fin de l’époque coloniale et le début de la période républicaine, conjoncture marquée par de grandes mobilisations indiennes, ainsi que par l’émergence de diverses formes de modernité politique en Amérique du Sud. Dans les cas guarani et quechua, nous pensons avoir identifié les principaux concepts qui, à cette époque, cristallisaient les idées indigènes sur le gouvernement et la société, ce qui nous a permis d’approcher le sens que les Indiens donnèrent à leur participation à une étape clé de l'histoire politique de l'Amérique du Sud. Nos publications sur ce thème coïncident avec les célébrations des bicentenaires des indépendances sud-américaines.
 
Nous élargissons maintenant nos recherches chronologiquement, à la fois vers l'amont (les XVIe et XVIIe siècles) et vers l'aval (le XXe siècle et aujourd'hui). En nous consacrant à l'étude de documents jusqu'à présent peu exploités –les corpus historiques des langues indigènes–, notre objectif est de contribuer à forger de nouveaux outils de compréhension historique sur les sociétés indiennes de l’Amérique du Sud.
 
Notre collaboration porte également sur l'histoire externe des « langues générales », dont nous étudions à la fois l’expansion et les fonctions sociales et symboliques. Dans le domaine sud-américain, ce type de recherche connaît actuellement un regain d’intérêt à un niveau international. César Itier travaille, d’un point de vue historique et linguistique, sur l’expansion et la diversification dialectale du quechua aux époques inca et coloniale, en collaboration avec Juan Carlos Estenssoro, maître de conférences en histoire à Paris 3-Sorbonne nouvelle, qui examine les dynamiques géo-linguistiques à l’œuvre dans les Amériques espagnole et portugaise.
 
 
Contact scientifique : César Itier, professeur à l’Inalco (cesar.itier @ inalco.fr), membre du Cerlom (Centre d’étude et de recherche sur les littératures et les oralités du monde)
 
Langues : aymara, guarani, quechua, tupi
 
 
Quelques publications du projet
 
Boidin, Capucine, Joëlle Chassin & César Itier (éds.), dossier « La propaganda política en lenguas indígenas en la época de las guerras de independencia sudamericanas», supplément spécial de Ariadna histórica, Lenguajes, conceptos, metáforas (Universidad del País Vasco, Bilbao), 2016.
 
Boidin, Capucine & Eduardo Santos Neumann, «A escrita política e o pensamento dos Guarani em tempos de autogoverno (c.1753)», Revista Brasileira de História, 37, 2017 : 97 - 118.
 
Boidin, Capucine, Johanna Cordoba, César Itier, Marie-Anne Moreaux & Damien Nouvel, « Processing Quechua and Guarani Historical. Texts Query expansion at character and word level for Information Retrieval », Springer Communications in Computer and Information Science Series, 2019 (sous presse).
 
Estenssoro, Juan Carlos & César Itier (éds.), « Langues indiennes et empire dans l’Amérique du Sud coloniale : nomenclatures, usages et classifications », dossier des Mélanges de la Casa de Velázquez, n° 45 (1), 2015.
 
Itier, César, «Las independencias vistas desde las fuentes en lenguas indígenas», in : Juan Carlos Estenssoro et Cecilia Méndez, Las independencias antes de la independencia. Una mirada desde los pueblos, Lima, Instituto Francés de Estudios Andinos – Instituto de Estudios Peruanos, 2019 (sous presse).
 
Itier, César, « The Expansion of Quechua Language in Inca and Colonial Times », in : Salikoko S. Mufwene et Anna María Escobar (éds.), Cambridge Handbook of Language Contact, Cambridge, 2019 (sous presse).
 
Itier, César, «Awqa “tirano”, “opresor”: un concepto básico de las proclamas en quechua y aimara de las guerras de independencia», Ariadna histórica, Lenguajes, conceptos, metáforas, 2016 : 53-71.
 
 

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