Histoire de la relation humains-faune sauvage en Asie du Sud-Est

Pendant deux années consécutives, le séminaire de master et doctorat « Histoire sociale de l’Asie du Sud-Est » commun à l’Inalco, à l’université Paris-Denis-Diderot, et à l’EHESS a exploré des thématiques relatives à l’histoire environnementale de l’Asie du Sud-Est. Eclairage sur ce travail.
Entrée du parc national en Malaisie (Taman Negara) après-guerre et en 2016.
Pendant deux années consécutives, le séminaire de master et doctorat « Histoire sociale de l’Asie du Sud-Est » commun à l’Inalco, à l’université Paris-Denis-Diderot, et à l’EHESS a exploré des thématiques relatives à l’histoire environnementale de l’Asie du Sud-Est[1]. Les échanges avec des historiens de l’environnement, tels Grégory Quenet ou Greg Bangkoff, et l’écologue Pierre-Michel Forget ont été l’occasion d’affiner des pistes de recherche autour des politiques de conservation de la faune et des forêts en Asie du Sud-Est.
 
Un séjour de trois mois en 2016 avec l’équipe d’Ahimsa Campos-Arceiz sur le campus malaisien de l’université de Nottingham, financé par le dispositif Soutien à la mobilité internationale de l’InSHS du CNRS (Institut des sciences humaines et sociales), a permis d’avoir accès aux archives nationales de Malaisie, à la Malaysian Nature Society, et à des témoins clés de la conservation, militants, officiels et rangers du département de la vie sauvage. La Malaisie, contrairement à d’autres pays de la région comme le Cambodge, a réussi à mettre en place une politique de conservation relativement efficace. Son origine remonte à la période coloniale.
 
Sous l’impulsion de quelques coloniaux, tel l’amateur de grandes chasses Theodore Hubback, les États de la péninsule malaise ont adopté des législations de protection de la faune sauvage, créé des parcs et réserves, notamment le parc national King George V devenu Taman Negara, et mis en place un département de protection de la vie sauvage. La Malayan Nature Society (MNS) s’est trouvée après-guerre au cœur de réseaux permettant de mettre en relation les militants de la conservation, les scientifiques, les experts internationaux, les agents du département de la vie sauvage et les décideurs politiques. La Malaisie indépendante (1957) a poursuivi les programmes conçus sous domination britannique et développé ses propres politiques de conservation. Au Cambodge au revanche, le colonisateur français s’est contenté de réglementer la chasse a minima.
 
Entrée du parc national en Malaisie (Taman Negara) après-guerre et en 2016.
Entrée du parc national en Malaisie (Taman Negara) après-guerre et en 2016. Sources : Tan Sri Datuk Hajji Mubin Sheppard, Archives nationales de Malaisie, Mathieu Guérin, coll. perso.
 
  
Les projets de recherche qui sont conduits aujourd’hui visent à inscrire ces études de cas dans une dimension régionale. C’est ce que permet le projet USPC-National University of Singapore « Governing Southeast Asian Natures » (2018-2020) qui rassemble historiens, chercheurs en sciences sociales et humaines et chercheurs en sciences de l’environnement pour produire une histoire environnementale de l’Asie du Sud-Est. Deux ateliers réunissant des chercheurs européens, sud-est asiatiques et nord-américains ont été organisés à Singapour en novembre 2018 et à l’Inalco en mai 2019. Plusieurs projets collaboratifs sur l’histoire environnementale de la région sud-est asiatique en ont émergés.
 
Par ailleurs, les dynamiques observées en Asie du Sud-Est sur la patrimonialisation de la nature s’inscrivent dans un cadre plus large qui est notamment interrogé par le projet ANR PANSER (PAtrimoine Naturel aux Suds : une histoire globale à Échelle Réduite, 2018-2021) porté par Guillaume Blanc de l’université de Rennes 2. À partir de différents exemples, en Afrique, dans l’Océan indien et en Asie, et en suivant des acteurs clés de la conservation, les membres du projet cherchent à saisir les mécanismes, les politiques et les réseaux qui ont amené la mise en place d’espaces naturels à protéger dans les Sud au XXe siècle et à en interroger la pertinence.
 
Sur l’Asie du Sud-Est, les recherches menées dans ce cadre, montrent que la mise en place des réserves et parcs en Malaisie, loin d’être des diktats de l’autorité coloniale, furent le résultat d’intenses négociations entre différents courants au sein de l’administration britannique, les populations locales, les sultans et leurs cours. Les défenseurs de la conservation furent obligés de faire des concessions, qui ont facilité le maintien de ces espaces protégés après l’indépendance et qui, sur le long terme, ont renforcé leur efficacité pour la protection de la faune sauvage. Au Cambodge, il a fallu attendre l’Autorité provisoire des Nations Unies (APRONUC) et l’intervention d’ONG et experts internationaux pour que soit créé un ensemble de parcs nationaux et sanctuaires de la vie sauvage en 1993. L’efficacité de ces outils de conservation imposés de l’extérieur y est encore fragile.
 
 
Mathieu Guérin   
Maître de conférences HDR en histoire de l’Asie du Sud-Est
Membre du Centre Asie du Sud-Est (CASE), UMR 8170 (EHESS-CNRS-INALCO) sur l’histoire environnementale de l'Asie du Sud-Est et l’histoire sociale du Cambodge à l'époque coloniale
 
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[1] « Hommes et forêts en Asie du Sud-est, pratiques et représentations d’une relation privilégiée » (2016-2017), puis « L’imprévu en histoire, catastrophes et cataclysmes en Asie du Sud-Est » (2017-2018).
 
Ateliers internationaux
- Afro-Asian Nature Conservation Areas. Towards a Small-Scale Global History, Université de Rennes, à venir (février 2021).
- The Second “Governing Southeast Asian Natures Workshop”, Institut national des langues et civilisations orientales, Paris, 22-23 Mai 2019.
- The first “Governing Southeast Asian Natures Workshop”, National University of Singapore, Singapour, 7-8 novembre 2018.
 
Publications
Direction d’ouvrages ou de numéros de revues
- Mathieu Guérin (éd.), dossier : « Sociétés humaines et forêts en Asie du Sud-Est », Péninsule, n°75, 2017, pp. 7-130.
- Mathieu Guérin (éd.), numéro spécial, Malayan Nature Journal, décembre 2017.
 
Articles dans des revues avec comité de lecture
- Guérin, Mathieu, « Protéger la forêt et sa faune contre les indigènes en Malaya britannique », Péninsule, n°75, 2017, p. 37-71.
- Guérin, Mathieu, Lim, Teckwyn, Tan, Ange S.L., Campos-Arceiz, Ahimsa, « A favourable shift towards public acceptance of wildlife conservation in Peninsular Malaysia : comparing the findings of the Wild Life Commission of Malaya (1932) with a recent survey of attitudes in Kuala Lumpur and Taiping, Perak », Malayan Nature Journal, décembre 2017, p. 21-31.
- Guérin, Mathieu, « Bridging British Malaya and Malaysia. The Malayan Nature Society and Nature Conservation, 1940-1978 », Malayan Nature Journal, décembre 2017, p. 1-19.
- Guérin, Mathieu, « Conserver la faune sauvage de la péninsule malaise, de la Malaya britannique à la Malaisie indépendante », VertigO, la revue électronique en sciences de l’environnement, vol. 17, n°1, mai 2017.
 
Communications scientifiques
- Guérin, Mathieu, « Access to Forest Resources and Effectiveness of Protected Areas in Malaysia. A Historical Perspective on the National Park and the Krau Reserve since the Colonial Era », congrès de l’Association for Tropical Biology and Conservation, Kuching, 3 juillet 2018.
- Guérin, Mathieu, « Colonisation and Wildlife Conservation in Cambodia and Malaysia », international workshop Destruction and Conservation in Debate: Brazil’s environmental history in a global perspective, École des hautes études en sciences sociales, Paris, 14 octobre 2016.
- Guérin, Mathieu, « Pioneering Wildlife Conservation in Malaysia – a Historian’s Perspective », Mindset Public Talks, Nottingham University Malaysia Campus, Kuala Lumpur, 21 septembre 2016.
- Guérin, Mathieu, « Maîtriser le sauvage : l'introduction du concept d'animal nuisible en Indochine française et en Malaya britannique », séminaire du Centre Asie du Sud-Est, Paris, 4 décembre 2014.
 
 
 

Thème(s) : 

Langue(s)

Malais (Indonésien)

Région du monde

Asie et Pacifique