Sophie Hohmann, sociologue spécialisée sur les questions migratoires dans l'espace post-soviétique et responsable du DU Passerelle

1 mars 2023

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Questions à Sophie Hohmann.
Sophie Hohmann
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Quel est votre parcours universitaire (Inalco et hors Inalco)?
 
J’ai commencé par faire deux ans de droit, et très vite, il m’est apparu que cette discipline était trop hermétique pour moi. Mon parcours allait en effet s’avérer plus éclectique. Je me suis inscrite à l’Inalco en russe en 1992, puis en persan, que j’ai abandonné deux ans après avoir commencé en raison des chevauchements, il faut se rappeler qu’à l’époque on courrait entre les centres d'enseignement de Clichy (russe) et d’Asnières (persan). J’ai obtenu une licence Culture islamique et civilisation musulmane (CICM) de l’Inalco, puis j’ai validé une maîtrise sur les thèmes de la famille en Ouzbékistan et un DEA sur la situation épidémiologique de ce même pays, sous la direction de Catherine Poujol, professeure d’histoire de l’Asie centrale. C’était les années 1990, des années noires et sauvages. Je suis allée en Russie dès ma première année de russe, j’étais dans la promotion de Monsieur Michel Chicouène, professeur incroyable, inoubliable et d’une grande exigence.
 
Grâce à une bourse du MAE, je suis partie 6 mois à Tachkent en Ouzbékistan pour mon mémoire de maîtrise (Master 1) où j’ai été accueillie par l’IFEAC (Institut français d’Études sur l’Asie centrale) dirigé à l'époque par l’helléniste Pierre Chuvin. Après la soutenance de ma maitrise, je suis repartie à Tachkent travailler au service culturel de l’ambassade de France. J’ai dirigé un moment l’Alliance française de Tachkent, et celle de Samarcande quelques mois, tout en continuant mes recherches pour mon DEA.
 
En parallèle, je me suis occupée d’un orphelinat en aidant à l'approvisionnement en médicaments. On avait créé toute une chaîne avec les pharmaciens de Picardie, la région où j’habite, et les pilotes de ligne …je traduisais les notices, j’aidais comme je pouvais, nous élaborions de petits bricolages, seules choses possible à l’époque, nous développions des stratégies…
 
J’ai beaucoup appris du terrain, et sans l’Inalco et Catherine Poujol, ma professeure sur l’Asie centrale, je n’en serais pas là…Il n’y a pas de hasard dans la vie, à présent nous sommes collègues à l’Inalco au département Eurasie, c’est pour moi un beau parcours !
 
Avant de commencer ma thèse de doctorat, j’ai passé un diplôme d’épidémiologie et de statistiques appliquées à la biologie (Inserm et École de médecine). J’avais besoin de cette formation pour pouvoir imaginer des enquêtes cas-témoins sur le terrain et pouvoir maitriser le protocole, les questions éthiques et statistiques.
 
Ma thèse de doctorat effectuée à l’EHESS, sous la direction d’Alain Blum, portait sur les rapports de pouvoir et la santé en Ouzbékistan. Elle est aujourd’hui publiée aux Éditions Petra. J’ai participé à de nombreux projets ANR (CNRS), PHARE (Ined) et fait des consultations pour la Banque mondiale, Sofreco, le ministère du Travail français. J’ai également travaillé au Maroc en milieu rural auprès des populations démunies et dans les centres de santé où j’étudiais les questions d’accès aux soins et les indicateurs de mortalité infantile aussi.
 
Toujours dans les années 1990, j’ai beaucoup travaillé en Ouzbékistan au moment où les premiers projets de lutte contre le sida se mettaient en place dans les pays d’ex URSS avec les programmes TACIS, et sur les toxicomanies aussi. Bien évidemment, dans ces régimes très autoritaires et/ou illibéraux ces questions n’avaient pas lieu d’exister et les personnes infectées non plus. Avec Médecins du monde, j’ai travaillé aussi sur les groupes à risques, notamment les héroïnomanes au Tadjikistan dans le Haut-Badakhshan à la frontière avec l’Afghanistan.

Pour moi, le terrain est essentiel, il est au cœur de mes recherches et de mes réflexions, de ma méthodologie, les fondamentaux théoriques le sont aussi mais ils ne précèdent pas systématiquement le travail de terrain.
 
 En tant que sociologue, quels sont vos axes de recherche ? Sur quelle(s) aire(s) culturelle(s) travaillez-vous et/ou avez-vous travaillé ?
 
Mes recherches et activités ont longtemps porté sur les questions de santé, le rapport à la maladie, les différentes pratiques thérapeutiques, qu’elles soient traditionnelles ou non, les acteurs, les stratégies de ces acteurs et leur manière de résister à un pouvoir autoritaire, notamment en Asie centrale et en Russie. J’ai aussi beaucoup travaillé sur les questions sociales et démographiques, les systèmes de protection sociales avec ma collègue Cécile Lefèvre, professeure de sociologie à l’Université de Paris. Nous avons travaillé ensemble sur ces sujets dans les trois pays du Caucase du sud (Arménie, Azerbaïdjan et Géorgie) et sur les questions de mesures de la pauvreté aussi qui sont des enjeux passionnants au plan sociologique. A partir des années 2007-2009, j’ai bifurqué et je me suis intéressée aux migrations de travail étant alors témoin sur le terrain des phénomènes majeurs de migrations économiques entre les pays d’Asie centrale et la Russie. Ces processus ont commencé dès le début des années 2000 et même parfois avant en fonction des pays et des conflits. Depuis presque 15 ans, je me passionne pour ces thématiques, les stratégies des migrants, leurs réseaux, leur mode d’organisation, de décision, les modifications des rapports de pouvoir au sein de sociétés patriarcales, la division du travail, les rapports de genre, les transformations démographiques, le rôle de l’argent (les transferts de fonds des migrants vers leur famille le pays d’origine) qui impose une relecture de l’Essai sur le don de Marcel Mauss d’ailleurs.
 
À partir de 2014-2015, j’ai été sollicitée pour travailler sur un projet américain, PIRE - Promoting Urban Sustainability in the Arctic (auquel participent aussi les Russes, et les Norvégiens entre autres), financé par la National Science Fondation. C'est un énorme projet portant sur les questions arctiques dans de nombreuses disciplines notamment en sciences dures mais comportant un volet en sciences humaines et sociales dans lequel s’inscrivent mes recherches sur les migrations de travail des populations originaires d’Asie centrale et du Caucase et sur les questions d’identité urbaine dans les grandes villes de l’Arctique russe. Avec ma collègue Marlene Laruelle, ancienne de l’Inalco et dorénavant professeure à l'Université George Washington (Washington DC), nous avons sillonné de nombreuses régions et villes arctiques de Mourmansk jusqu’à la Iakoutie en passant par Norilsk. Ce projet continue et nous avons l’intention, la perspective d’aller faire du terrain dans une petite ville de la Kolyma au bord de la mer des Laptev dans deux ans. Bien entendu, l’épidémie de covid a coupé les chercheurs de leurs terrains, et la Russie n’est toujours pas réouverte aux chercheurs je crois, mais cela permet aussi de prendre du recul sur ses recherches, de prendre le temps de lire, de revenir sur certains apports théoriques mis de côté ou d’en consolider d’autres, de nourrir sa recherche autrement.
 
Je m'intéresse également au fait religieux et à l’islam, en particulier chez les migrants originaires d’Asie centrale et du Caucase que j’étudie ainsi qu'à l’islam qui représente une ressource non seulement religieuse mais aussi politique et sociale que ce soit en Russie ou en Asie centrale. L’histoire de la relation du pouvoir avec la religion à l’époque impériale, puis soviétique et depuis la fin de l’URSS est absolument fascinante et très complexe. Sur mes terrains arctiques, je me suis passionnée pour l’islam « polaire » et ses traductions aussi bien sociologiques que multiformes.
 
Dans mes recherches sur l’immigration en ex-URSS, je m’inspire aussi beaucoup des travaux réalisés par des sociologues comme Sayad et Bourdieu, Noiriel pour ne citer qu’eux qui travaillé sur l’immigration algérienne. Je souligne souvent l’importance de mettre en perspectives des situations dans des aires culturelles différentes et pas forcément de comparer mais plutôt d'éclairer une situation par une autre.
 
Enfin pour terminer ce volet sur l’immigration, thème central de mes recherches, je voulais mentionner qu’avec ma collègue Laetitia Bucaille, nous avons thématisé notre séminaire de Master 1 HSS autour d’un objet de recherche qui est l’usine Renault de Boulogne-Billancourt fermée en 1992 et rasée en 2004. Ce sujet synthétise de nombreuses thématiques de recherches comme l’immigration bien sûr, mais aussi le militantisme, le syndicalisme, les stratégies familiales, la vie quotidienne, le logement, etc. Les étudiants vont donc devoir définir leur méthodologie et travailler soit en archives, soit mener des entretiens avec les anciens, les ouvriers spécialisés, les patrons, les acteurs sociaux, etc. De cette manière, nous nous appuyons sur une diversité de ressources mémorielles et nous allions la théorie méthodologique aux différentes formes de terrain ! Nous avons la chance à l’Inalco de pouvoir mener ce type de projet et il y a un réel intérêt de la part des étudiants.
 
Le projet "ArmenYouth Rest&Rev" que vous portez avec une collègue de l'Université de Paris est lauréat du prix Emergence Idex. La récente pandémie de Covid-19 a-t-elle impacté (ou impacte-t-elle encore) ce projet ? Quelles solutions avez-vous dû adopter ?
 
Oui, bien sûr nos terrains ont été impactés par la pandémie, néanmoins lorsque nous avons écrit le projet avec ma collègue Cécile Lefèvre en mai 2020, nous étions déjà dans la crise et nous avions tout à fait conscience de ce qui pourrait se passer en termes de fermeture de frontières et de restrictions. Nous avons donc décidé durant la rédaction d’ajouter un terrain français à Marseille, lieu historique de la formation de la diaspora après le génocide de 1915. Nous avons d’ailleurs réalisé un premier terrain à Marseille au moment du confinement du printemps dernier (2021). Ce qui nous a permis de commencer à réaliser des entretiens filmés (ce projet comporte une dimension visuelle) et à suivre les commémorations du génocide, le 24 avril. Plusieurs autres terrains ont été faits à Marseille ainsi que des entretiens réalisés à l’Inalco avec des étudiants d’origine arménienne.

Par ailleurs, lorsque nous avons rédigé notre projet nous n’imaginions pas un instant qu’une troisième guerre du Karabagh aurait lieu. Cela fait un an que ce conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie a éclaté et nous avons ajouté cette dimension douloureuse et tragique de la vie des jeunes (puisque notre projet s’intéresse aux jeunesses arméniennes plurielles), ceux et celles qui ont été touchés de plein fouet en Arménie par la guerre et ceux de la diaspora qui sont partis pour se battre et /ou aider. Nous nous adaptons donc aux contingences qu’elles soient sanitaires ou géopolitiques.

Je compte me rendre en Arménie à l’automne dans le cadre de ce projet pour faire des entretiens mais cela reste hypothétique.
 
Vous êtes co-organisatrice du festival Transcaucases qui se déroulera d'octobre à décembre à l'Inalco. Comment êtes-vous impliquée dans ce projet ?
 
Ce projet est merveilleux, et d’une grande originalité, j’avais participé au précédent festival Transcaucases il y a plusieurs années et je trouve l’idée de mêler le cinéma, la musique, la recherche, les présentations d’ouvrages, les débats, absolument passionnante et innovante. Étant passionnée par le Caucase et sensible aux thématiques dégagées par ce programme d’une grande richesse, j’étais ravie que Taline Ter Minassian (Inalco) me propose de le co-organiser avec elle et Anouche Der-Sarkissian, notre collègue de Nanterre. Je vais présenter plusieurs films et un débat autour d’ouvrages sur les écrivains français ayant voyagé durant les terribles années 1930 en URSS (Caucase et Ukraine). Ce festival est important car il permet de laisser parler de nombreux acteurs sur cette région qui est souvent mal comprise.
 
Vous êtes responsable du DU Passerelle à l'Inalco. Suite à la campagne de mobilisation Urgence Afghanistan lancée par l'Institut et la Fondation Inalco, vous allez intégrer des étudiants afghans au sein du DU. Quel est votre rôle ? Comment va s'organiser cet accueil ? Quels sont les défis à relever, les espoirs ? Parlez-nous de votre engagement...
 
 J’ai pris la responsabilité du DU Passerelle en septembre 2020 il y a donc juste un an. Ma rencontre avec Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, responsable du DU H2M (Inalco), qui en était la responsable avant moi, a été fabuleuse. Grâce à elle, j’ai pu très vite m’engager dans cette responsabilité. Malgré que nous n'ayons pas beaucoup d’étudiants (20 en tout sur deux ans), il y a une vraie responsabilité et une empathie vis-à-vis des étudiants sélectionnés. À l’inalco, nous donnons une chance à tous les étudiants quelque soit leur statut. Cette année, en juin, nous avons sélectionné 4 Afghans (3 hommes et une femme) qui sont arrivés avant les événements de cet été. Tous sont affectés par la situation, tous ont perdu au moins un parent à cause des talibans. Les Syriens aussi sont très représentés dans le DU, il ne faut pas les oublier.

La prise du pouvoir par les talibans, le 15 août, et les événements qui ont suivi jusqu’à l’attentat et le départ des Américains nous ont laissé très peu de temps pour agir dans l’urgence. Avec plusieurs collègues et la Présidence de l'Inalco, nous avons fait notre maximum en lien avec différentes institutions, le MEAE, le MESRI, etc., pour faire évacuer qui nous pouvions. L’attentat a mis à mal le processus, et ensuite vous connaissez la situation. L’aéroport vient de réouvrir ses vols commerciaux mais les prix des billets sont inabordables qui plus est pour les étudiants.

Nous avons admis à distance dans le DU Passerelle trois étudiants (deux hommes et une femme). Ces étudiants sont toujours bloqués en Afghanistan et attendent un appel comme le message de l’Ange...Je garde espoir pour qu’ils puissent être évacués. Beaucoup de choses se passent actuellement : l’AUF (Agence universitaire de le francophonie), le MEnS (Migrants dans l’enseignement supérieur) sont très actifs et très investis auprès des autorités françaises. Je suis en contact mail quotidien avec l’un des étudiants qui raconte et qui essaie tant bien que mal de continuer à espérer malgré la violence omniprésente dans la société. La Fondation Inalco nous soutient financièrement et se mobilise beaucoup à travers cette campagne pour l’Afghanistan que ce soit pour aider le DU Passerelle mais aussi les chercheurs à risque (programme national PAUSE). Nous travaillons de concert avec la Fondation pour développer d’autres possibilités, l’adaptabilité est absolument nécessaire dans le contexte actuel.

Par ailleurs, nous travaillons beaucoup avec le réseau MEnS et l'AUF qui, grâce à son programme AIMES (Accueil et intégration des migrants dans l’Enseignement supérieur), nous finance en partie et nous soutient beaucoup. Le réseau MEnS compte 42 DU Passerelle, nous avons donc beaucoup réfléchi et agi dès la mi-août à travers ce réseau à répartir les dossiers d’étudiants afghans qui nous parvenaient par la CPU (Conférence des présidents d'universités). Les questions qui seront plus compliquées à résoudre seront sans doute liées au logement comme pour beaucoup d’étudiants, mais nous nous organisons à travers différents réseaux personnels et associatifs. Il faut savoir que si nous parvenons à sauver les étudiants nous ne sauvons pas leur famille la plupart du temps, et cela n' est pas sans conséquence sur la santé mentale de chacun. Nous rencontrons déjà ces problèmes depuis plus longtemps avec d’autres populations originaires d’Afrique et du Moyen-Orient surtout. Nous avons une cellule psy dans le cadre du DU Passerelle et du DU H2M, ce qui nous permet aussi de travailler ensemble sur ces problématiques. À l’Inalco, nous disposons de nombreuses ressources humaines et pédagogiques, et de nombreuses idées. Il y a une véritable disposition humaine et d’esprit à se mobiliser pour aider ces étudiantes et étudiants à trouver une place dans la société, à exister. Cette année nous avons créé un atelier d’écriture pour les étudiants du DU Passerelle et nous souhaitons leur donner la parole, la possibilité de dire, d’écrire, de « faire » les mots et les maux. Nous verrons si, ensuite, de cela sort un projet d’écriture.

La question de l’exil, du rapport à soi et un sujet qui m’anime aussi depuis longtemps, lorsque je travaillais avec les communautés tchétchènes notamment. J'ai par ailleurs été formatrice pour France Terre d’asile et Forum réfugiés pendant des années. Les questions de vulnérabilités ont toujours été au cœur de mon travail et de mes recherches que ce soit à travers la santé, les questions sociales, les migrations… Les défis sont immenses et les espoirs aussi !