Des cendres aux archives : pratiques artistiques amazighes et réparation des traumatismes écologiques en Afrique du Nord, Colloque international, LACNAD, INALCO, 18–19 mars 2027

Appel à communication du colloque international Des cendres aux archives : pratiques artistiques amazighes et réparation des traumatismes écologiques en Afrique du Nord, organisé par le LACNAD à l'INALCO, Paris, le 18–19 mars 2027.
Beni Mellal
Beni Mellal environs © Merolla‎
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Des cendres aux archives : pratiques artistiques amazighes et réparation des traumatismes

Partout en Afrique du Nord, les communautés amazighes/berbères sont de plus en plus confrontées aux incendies de forêt, à la sécheresse, à la désertification et à l’érosion côtière, qui menacent non seulement les terres et les moyens de subsistance, mais aussi la mémoire culturelle inscrite dans les paysages. Lorsque la montagne, l’oasis, l’olivier ou la tente ne constituent pas simplement un habitat, mais sont envisagés comme participant de la parenté, la catastrophe écologique devient une rupture culturelle. Ce colloque se propose d’examiner la manière dont les pratiques artistiques — musique, poésie, photographie, cinéma, récit oral et médias numériques — répondent à cette rupture, la mettent en récit et contribuent à sa réparation.

Cette réflexion s’inscrit d’emblée dans un cadre écocritique comparatiste. Dans le prolongement de l’ouvrage d’Alain Suberchicot, Littérature et environnement. Pour une écocritique comparée (2012), nous appréhendons les réponses artistiques amazighes, sahariennes et sahéliennes aux catastrophes écologiques non comme des phénomènes régionaux isolés, mais comme les composantes d’un dialogue plus large entre des littératures et des cultures confrontées à la crise environnementale. Cette perspective prolonge les principes fondateurs de l’écocritique, tels qu’ils ont été formulés dans The Ecocriticism Reader (1996), dirigé par Cheryll Glotfelty et Harold Fromm, tout en intégrant le tournant postcolonial inauguré par Graham Huggan et Helen Tiffin dans Postcolonial Ecocriticism. Ce tournant est indispensable pour comprendre des paysages encore marqués par la gestion forestière et l’administration foncière coloniales, dans lesquels les dépossessions écologique et politique sont historiquement indissociables. Nous nous appuyons également sur le concept de “slow violence” élaboré par Rob Nixon (Slow Violence and the Environmentalism of the Poor, 2011) afin de réunir, au sein d’un même cadre, la catastrophe ponctuelle des incendies de forêt et les temporalités progressives de la sécheresse, de la désertification et de l’érosion côtière, dont les représentations artistiques soulèvent des défis narratifs et formels distincts.

Dans ce cadre, l’eau, l’aridité et l’imaginaire hydrologique — l’oasis, le puits, la mer et la sécheresse — constituent des lieux où convergent les significations écologiques et culturelles. En nous appuyant sur les « humanités bleues » et l’hydrocritique, nous nous interrogeons sur la manière dont les médias « bleus » — images, récits et iconographies liés à l’eau — structurent les rapports amazighs et nord-africains au paysage, ainsi que sur la façon dont leur perturbation ou leur disparition est consignée dans les œuvres artistiques et les témoignages. Cette attention portée à l’hydrologie n’est pas secondaire. Comme le montre le travail de Kamal Medjedoub sur « L’univers aquatique dans l’écriture de Fadhma Aïth Mansour Amrouche et de Taos Amrouche » (2023), l’eau constitue, dans l’imaginaire littéraire amazigh, une ressource symbolique et représentationnelle particulièrement dense, directement menacée par la crise écologique.

Le colloque mobilise également le concept de solastalgie, forgé par Glenn Albrecht (Solastalgia: a new concept in human health and identity, 2005) pour désigner la détresse provoquée par la transformation environnementale du lieu de vie alors même que l’on continue à l’habiter. Il s’agit d’une forme de perte spécifiquement liée au lieu et n’impliquant pas de migration, qui se distingue ainsi de la nostalgie. La solastalgie, associée au cadre plus large du traumatisme écologique et des études sur l’éco-traumatisme, a permis d’élargir les théories de la postmémoire au-delà de leur champ initialement centré sur les violences humaines. Les études autochtones ont toutefois formulé des critiques à l’égard de l’importation de vocabulaires du traumatisme. Kyle Whyte (“Too Late for Indigenous Climate Justice: Ecological and Relational Tipping Points” (2019) soutient notamment que les communautés autochtones font souvent l’expérience des crises climatique et écologique non comme des ruptures sans précédent, mais comme la continuation de processus coloniaux toujours à l’œuvre.

Des travaux récents sur les traditions orales et artistiques amazighes ancrent cet appareil théorique dans des matériaux textuels et ethnographiques concrets. L’étude d’Ikbale Bouziane sur la poésie amazighe engagée analyse la manière dont la chanson contemporaine fait revivre la tradition tout en abordant des préoccupations environnementales mondiales. Les recherches d’Anna Maria Di Tolla sur les « relations entre humains et non-humains dans la littérature orale amazighe » (2025) mettent en évidence les continuités ontologiques que ce colloque entend placer au premier plan. Enfin, l’analyse menée par Daniela Merolla (2025) sur l’art verbal dans le documentaire écologique amazigh/berbère montre comment le cinéma et la performance orale construisent conjointement un discours écologique. Pris dans leur ensemble, ces travaux confirment que les traditions artistiques et orales amazighes théorisent depuis longtemps les relations entre la terre, l’eau et la communauté. Le présent colloque se propose de mettre explicitement cette théorisation en dialogue avec l’écocritique comparée, les humanités bleues et les études sur le traumatisme.

En prenant les incendies de Kabylie de 2021 comme étude de cas fondatrice et en élargissant la réflexion à des traumatismes écologiques comparables au Maghreb, au Sahel ainsi que dans les diasporas amazighes et sahariennes au sens large, nous invitons les chercheuses et chercheurs à proposer des communications examinant la manière dont les artistes et les communautés autochtones transforment des pertes écologiques irréversibles en récits, en témoignages et en futurs culturels.

Ce colloque est conçu comme la première étape d’un parcours scientifique en deux volets. Nous proposons de commencer par une rencontre centrée sur l’Afrique du Nord. Un second colloque est envisagé afin d’élargir la réflexion à un horizon comparatif et transrégional, en faisant dialoguer les traumatismes écologiques amazighs, sahariens et sahéliens avec les pratiques autochtones de réparation écologique développées dans d’autres régions du monde.

Les propositions pourront notamment porter sur les thèmes suivants :

  • L’art, la musique et la poésie comme réponses réparatrices aux catastrophes écologiques ;
  • La postmémoire, le témoignage et la transmission des traumatismes écologiques ;
  • La solastalgie et l’éco-traumatisme dans les productions artistiques amazighes, sahariennes et sahéliennes ;
  • Les ontologies autochtones de la terre, de la parenté et de la division entre nature et culture ;
  • Les humanités bleues, les médias bleus et l’hydrocritique dans les contextes nord-africains et sahariens ;
  • La photographie, le cinéma et les médias numériques comme archives des pertes environnementales ;
  • Le changement climatique et les minorités culturelles en Afrique du Nord et au Sahara ;
  • L’environnement comme témoin et dépositaire du traumatisme et de la mémoire ;
  • La littérature orale, le paysage et la morphologie de la mémoire culturelle ;
  • La diaspora, le déplacement, la perte de la terre d’origine et la recherche d’un nouveau lieu d’ancrage;
  • L’écocritique comparée et les traditions littéraires et artistiques amazighes/autochtones ;
  • Les approches comparatives et transrégionales de la réparation écologique autochtone, comme première étape vers un second colloque plus large, qui étendra l’horizon comparatif au-delà de l’Afrique du Nord.

 

Modalités de soumission

Les propositions de communication, d’une longueur de 300 à 500 mots et accompagnées du nom, de l’affiliation et d’une courte notice biographique de 150 mots au maximum, devront être adressées à Voir l'e-mail  avant le 10 janvier 

Les communications pourront être présentées en français ou en anglais. Les propositions de jeunes chercheuses et chercheurs, d’artistes et de praticiennes ou praticiens sont vivement encouragées, au même titre que les contributions universitaires.

Dates du colloque : 18–19 mars 2027

Lieu : INALCO, Paris — LACNAD (Langues et Civilisations d’Afrique du Nord et Diasporas)

 

 

 

Bibliographie indicative

  • Albrecht, Glenn. Earth Emotions: New Words for a New World. Ithaca: Cornell University Press, 2019.

  • Albrecht, Glenn. “Solastalgia: a New Concept in Human Health and Identity,” PAN: Philosophy, Activism, Nature, no.3, 2005, pp.41-55

  • Bachard, Gaston, L’eau et les rêves : Essai sur l’imagination de la matière. José Corto, 1942. 

  • Brinkman, Inge, Tom Mossissa, Peter Wasamba, and Joyce Wachira. “Rainbows in Eastern African Folktales: Oral Narrative as Ecocritical Model.” Tydskrif vir Letterkunde, vol.62, no.3, 2025, pp.10-17. 

  • Bouziane, Ikbale."Engaged Amazigh Poetry in Meteor Airlines' 'Agdal': Reviving Tradition while Addressing Global Environmental Issues." Journal of Gender, Culture and Society, vol.4, no2, 2024, pp. 119–25. 

  • Davis, Diana K., and Edmund Burke III, editors. Environmental Imaginaries of the Middle East and North Africa. Ohio University Press, 2011. 

  • Demos, T.J. Against the Anthropocene: Visual Culture and Environment Today. Sternberg Press, 2017. 

  • Di Tolla, Anna Maria. "Relations between humans and non-humans in Amazigh North African oral literature." Tydskrif vir Letterkunde, vol.62, no.3: 2025, pp.26–37.

  • Glotfelty, Cheryll, and Harold Fromm, eds. The Ecocriticism Reader: Landmarks in Literary Ecology. University of Georgia Press, 1996.

  • Ivakhiv, Adrian, Ecologies of the Moving Image: Cinema, Affect, Nature. Wilfrid Laurier University Press, 2013. 

  • Le Doeuff, Hermelind, Cécile Leguy, and Daniella Merolla. “Humans and Non-Humans in African Verbal Arts: Narrativity and Environmental Poetics at the Dawn of the Climate Crisis-Introduction.” Tydskrif vir Letterkunde, vol.62, no.3, 2025, pp.1-9. 

  • Medjedoub, Kamal. L'univers aquatique dans l'œuvre de Fadhma Aïth Mansour Amrouche et Taos Amrouche: Représentations et symbolique. 2020. Université Alger 2, PhD dissertation, (dir. Sabrina Fatmi). HAL. https://theses.hal.science/tel-04973287 

  • Merolla, Daniela. "Verbal art in the ecological discourse of two Amazigh/Berber documentaries." Tydskrif vir Letterkunde, vol.62, no,3, 2025: pp. 53–69.

  • Morton, Timothy. Ecology Without Nature: Rethinking Environmental Aesthetics. Harvard University Press, 2007. 

  • Nixon, Rob. Slow Violence and the Environmentalist of the Poor, Harvard University Press, 2011. 

  • Titon, Jeff Todd. “The Nature of Ecomusicology.” Musica e Cultura, vol.8, no, 1, 2013, pp.8-18. 

  • Rust, Stephan, et al., editors. Ecocinema Theory and Practice. Routledge, 2013. 

  • Suberchicot, Alain. Littérature et environnement. Pour une écocritique comparée. Honoré Champion, 2012.

  • Vital, Anthony. “Toward an African Ecocriticism: Postcolonialism, Ecology and Life & Times of Michael K.” Research on African Literatures, vol. 39, no. 1, 2008, pp.87-106. 

  • Weinatraub, Linda. To Life! Eco Art in pursuit of a Sustainable Planet. University of California Press, 2012. 

  • Whyte, Kyle. “Too Late for Indigenous Climate Justice: Ecological and Relational Tipping Points.” WIREs Climate Change, vol.11, no.1, 2020.