La presse au féminin en Europe du Sud-Est, 1845-1945 : un siècle de débats et de combats
Le XIXe siècle marque l’entrée des femmes dans l’espace public du Sud-Est européen, notamment à travers la publication dans la presse de textes originaux ou de traductions. Dans les années 1820, Eustahija Arsić est la première femme à contribuer à la prestigieuse revue Letopis Matice srpske [Annales de Matica srpska] tandis que Julijana Radivojević signe de son nom l’édition et les textes de l’almanach Talija (1829). Si les premiers périodiques destinés à un lectorat prioritairement féminin sont souvent initiés par des hommes, tel Vospitatelj ženski [Éducateur des femmes] (1847) de Matija Ban ou Rouzhitsa [Rose] (1871) de Petko Slaveykov, les femmes sont, elles aussi, nombreuses à s’emparer de la presse pour s’engager dans les débats autour de la « question des femmes » et pour plaider les causes qu’elles défendent. Parmi celles-ci, l’instruction des filles occupe une place centrale dans les périodiques des années 1840-1870, à commencer par Kypseli [La Ruche] (1845), première revue, dans l’espace ottoman, fondée et éditée par une femme, la poétesse et directrice d’une école pour jeunes filles Efrosini Samartzidou.
Pour une large majorité des autrices, s’instruire relève du devoir patriotique des futures mères de citoyens honnêtes et dévoués à la communauté. Ainsi, l’intrication entre les idées nationalistes et les revendications d’émancipation des femmes constitue un trait commun au sein des milieux intellectuels et militants des jeunes nations balkaniques. Rares sont celles qui, à l’instar de Draga Gavrilović, la première romancière serbe, militent pour un accès égal à l’éducation comme condition indispensable à l’épanouissement et à l’émancipation des femmes, amorçant ainsi une nouvelle tendance plus nettement féministe.
En effet, dans les années 1880-1890, alors que la carte politique des Balkans se redessine à plusieurs reprises et que les mouvements d’indépendance laissent place aux affrontements internes à chaque pays, les enjeux strictement patriotiques et nationalistes cessent de constituer le cadre incontournable de toute pensée politique. Ce nouveau contexte semble plus favorable à la formulation explicite de revendications d’égalité des droits, d’autant plus que les femmes se voient exclues de certains droits garantis aux citoyens masculins des nouveaux États-nations balkaniques. Ainsi, la tonalité militante de revues comme Femeia română [La femme roumaine] éditée entre 1878 et 1881 par Maria Flechtenmacher ou Efimeris ton Kyrion [Journal des Dames] lancé en 1887 par Callirhoé Parren annonce la période suivante.
Entre la fin du XIXe siècle et l’entre-deux-guerres, nombre de revues et de journaux fondés par des femmes voient le jour en Europe du Sud-Est. En parallèle, des femmes travaillent pendant cette période comme rédactrices, traductrices ou dessinatrices dans la presse qui existe déjà. Parmi ces pionnières se trouvent quelques-unes des voix les plus influentes des mouvements féministes en Europe du Sud-Est. L’activité éditoriale de ces femmes se conjugue souvent avec leur engagement dans un réseau institutionnel régional ou international, œuvrant à l’avancement de la cause des femmes et à la reconnaissance de leurs droits. Avra Théodoropoulou, éditrice de la revue O Agonas tis Gynaikas [La lutte de la femme], est également fondatrice et présidente de la Ligue pour les droits de la femme. Engagée par ailleurs dans les activités de l’Alliance internationale pour le suffrage des femmes, elle participe au premier congrès féministe oriental à Damas en 1930 et à la première conférence des femmes des Balkans pour la paix à Belgrade en mai 1931. Ella Negruzzi, première Roumaine à plaider comme avocate et cofondatrice de l’Association pour l’émancipation civile et politique des femmes roumaines, collabore aux revues Unirea Femeilor Române [Union des femmes roumaines] et Cuvântul femeilor [La Parole des femmes].
Nous pouvons également évoquer la philosophe Ksenija Atanasijevic, première femme professeure à l’Université de Belgrade. Figure emblématique du mouvement féministe en Yougoslavie, membre de la Ligue des femmes serbes pour la paix et la liberté, elle est aussi collaboratrice régulière du premier journal féministe du pays, Ženski pokret [Le Mouvement des femmes]. Sa compatriote, Alojzija Stebi, enseignante, journaliste, militante féministe, fonde en 1923 l’Alliance féministe du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, appelée par la suite Alliance du mouvement des femmes de Yougoslavie, et participe également à l’aventure éditoriale de Ženski pokret. En Bulgarie, l’institutrice Dimitrana Ivanova, présidente la plus durable de l’Union des femmes bulgares, occupe également pendant plus de vingt ans le poste de rédactrice en chef de son organe, Zhenski glas [La Voix des femmes]. Elle est également membre du bureau de l’Alliance internationale des femmes pour le suffrage et la citoyenneté égale entre 1935 et 1940.
Sous l’occupation pendant la Deuxième Guerre mondiale, des Grecques adhèrent, de leur côté, à l’organisation Léfteri Néa [Jeune femme libre], unique organisation résistante de gauche en Grèce s’adressant uniquement aux jeunes femmes. Le vœu exprimé dans les paroles du troisième couplet de leur hymne « Nous libérer du triple esclavage de l’occupant, de l’employeur et de l’homme, conquérir la liberté, la mériter pour toujours » est exaucé, ne serait-ce que de manière éphémère, quand en 1943, les femmes grecques peuvent exercer leur droit de vote aux élections organisées par le groupe de résistance EAM [Front de libération nationale] sur les territoires qu’il a libérés.
Dans un espace façonné par plusieurs héritages politiques et culturels, et où la présence des empires habsbourgeois et ottoman a coexisté avec la création d’États-nations, il s’agit d’étudier l’émergence d’initiatives éditoriales dans le domaine des médias par des femmes ainsi que le rôle des femmes dans la vie de journaux ou revues qui existaient déjà. D’orientations idéologiques diverses et variées, allant d’un progressisme politique à un conservatisme social, aux bagages professionnels multiples et aux perceptions plurielles de la place des femmes au sein de la société, ces personnalités véhiculent à travers leurs engagements dans la sphère publique et leur prise de parole dans l’espace médiatique diverses représentations des femmes, de leur situation présente et de leur destin futur. En pleine période de débats autour de l’émancipation des femmes et de discussions autour de leurs droits politiques et civils, les tribunes journalistiques constituent à la fois un terrain et un observatoire privilégiés nous permettant de mieux saisir et retracer les dynamiques traversant les différentes sociétés balkaniques pendant cette période.
Au carrefour entre histoire de la presse, histoire de la circulation des savoirs et des personnes, histoire de la littérature et de la traduction, histoire des femmes et des relations de genre, ce colloque a comme objectif d’étudier l’engagement des femmes dans la presse, sous une double perspective : à la fois en tant que créatrices de cette presse, dans leur fonction d’éditrices, mais aussi en tant qu’actrices dans leurs missions de rédactrices, dessinatrices, traductrices. Les études sur l’impact en Europe du Sud-Est d’expériences similaires se déroulant dans d’autres aires géolinguistiques dans une dimension synchronique sont les bienvenues.
Parmi les axes de recherche proposés dans le cadre du colloque, les communications pourront contribuer à :
- cartographier ce paysage éditorial au féminin ; esquisser les trajectoires de ses principaux titres et actrices (éditrices, rédactrices, traductrices, etc.)
- explorer les réseaux qui ont porté ces publications et les relations établies entre les différents titres ; interroger le rôle de ces journaux et revues dans le mouvement général de circulation des personnes et des idées, les transferts culturels auxquels ils ont donné lieu ; éclairer la manière dont la presse a accompagné la création et le développement de réseaux internationaux féminins comme la Petite entente des Femmes (1923-1930)
- évaluer l’impact de cette presse dans les pays d’origine (introduction de nouvelles normes de « féminité », mobilisations politiques, etc.), sa réception auprès de son public et les débats suscités au sein de la société
- étudier le contenu de cette presse : le choix de la langue de publication, la place de la traduction et des productions littéraires originales ; analyser le rôle de ces titres comme plateformes/tribunes idéologiques et esthétiques ainsi que leurs stratégies de promotion d’idées politiques dans le domaine notamment des droits des femmes et de leur place dans les sociétés respectives
Modalités de soumission
Si vous souhaitez participer aux travaux de ce colloque, qui se tiendra à Paris en novembre 2027, veuillez envoyer votre proposition, en anglais ou en français, de 1500 caractères maximum et suivie d’une brève présentation bio-bibliographique, avant le 15 décembre 2026, à l’adresse Voir l'e-mail. Les notifications d’acceptation seront communiquées courant février 2027. Les langues de travail de cette rencontre seront l’anglais et le français.
Comité scientifique
- Nathalie Clayer (EHESS)
- Diana Cooper-Richet (CHCSC/Université Versailles Saint-Quentin en Yvelines)
- Katerina Dalakoura (Université de Crète)
- Krasimira Daskalova (Université de Sofia)
- Eleni Fournaraki (Université de Crète)
- Philippe Gelez (Sorbonne Université)
- Elena Gueorguieva (CREE/Inalco)
- Jelena Milinković (Institut de littérature et d’art de Belgrade)
- Valentina Mitkova (Université de Sofia)
- Nicolas Pitsos (CREE/Inalco, CHCSC/Paris-Saclay)
- Catherine Servant (CREE/Inalco)
- Özgür Türesay (EPHE)
- Madalina Vârtejanu-Joubert (PLIDAM/Inalco)
- Marie Vrinat-Nikolov (CREE/Inalco)
Conception et organisation
- Elena Gueorguieva (CREE/Inalco)
- Nicolas Pitsos (CREE/Inalco, CHCSC/Paris-Saclay)