De la poésie préislamique, 1926–2026 : Bilan et perspectives sur un siècle de débat

Le CERMOM a le plaisir de vous inviter au colloque international : "De la poésie préislamique, 1926–2026 : Bilan et perspectives sur un siècle de débat" les 21 et 22 octobre 2026.

Taha Hussein style Warhol Taha Hussein
Taha Hussein © Van Leo (c. 1955) modifée par ChatGPT‎

Présentation 

En mars 1926, récemment nommé à la chaire de littérature arabe de l’Université du Caire où il enseignait auparavant la littérature grecque et romaine[1], Taha Hussein publiait Fī l-shiʿr al-ǧāhilī (De la poésie préislamique), un ouvrage fondateur et polémique qui allait bouleverser le champ des études arabes classiques. Appelant à l’exercice d’une méthode cartésienne inspirée de la critique historique occidentale et notamment des débats sur la question homérique, Taha Hussein remettait radicalement en question l’authenticité de la poésie attribuée aux poètes préislamiques, et plus largement la fiabilité des sources littéraires dites « préislamiques », alors communément admises pour faire l’histoire des Arabes avant l’Islam. Son essai remettait ainsi en cause non seulement le canon littéraire arabe traditionnel, mais aussi l’autorité des mécanismes de transmission qui structurèrent la mémoire culturelle arabe. La controverse, qui touchait à des enjeux identitaires et culturels profonds quatre ans à peine après l’indépendance égyptienne, déborda rapidement les milieux académiques égyptiens pour prendre une dimension politique et religieuse dans tout le monde arabe, faisant l’objet de débats jusque dans le parlement égyptien et poussant l’auteur à un exil de quelques mois en France[2].

Censuré à sa sortie, l’ouvrage fut en partie remanié et réédité l’année suivante sous le titre Fī l-adab al-ǧāhilī (De la littérature préislamique). L’auteur y prit soin de se démarquer d’un scientisme radical, mais sans revenir sur sa thèse principale, à savoir que l’essentiel de ce qu’on appelle la « littérature arabe préislamique » serait apocryphe. Ce n’était pas la première fois que l’authenticité de la poésie préislamique était mise en doute : en 1911, le poète Muṣṭafā Ṣādiq al-Rāfiʿī, dans son Tārīḫ ādāb al-ʿArab, avait par exemple consacré un long chapitre à la production de faux et d’apocryphes à l’époque médiévale, mais en se contentant de rassembler des récits et opinions des Anciens sur le sujet, sans en tirer explicitement de conséquence historiographique. Plus largement, l’ouvrage de Taha Hussein paraissait un demi-siècle après les travaux de Nöldeke et Ahlwardt et quelques mois après l’article de Margoliouth « The Origins of Arabic Poetry » (juillet 1925), dont il partage certains arguments-clés. En revanche, c’était la première fois qu’un universitaire arabe, jouissant d’une telle position d’autorité, affirmait nettement un scepticisme aussi radical érigé en méthode d’investigation, dans un climat intellectuel égyptien post-colonial marqué par la concurrence entre modernistes et conservateurs pour la légitimité du discours savant[3]. Le débat qui s’ensuivit ne saurait toutefois se réduire à une opposition frontale entre deux camps, et il donna lieu à de nombreuses contributions majeures qui alimentent encore la réflexion, comme le premier volume de l’histoire de la littérature de Šawqī Ḍayf (1960), qui représentera longtemps un mode officiel et consensuel d’enseignement de la littérature préislamique dans le monde arabe ; ou encore les essais et travaux plus polémiques de Maḥmūd Muḥammad Šākir, comme Qaḍiyyat al-šiʿr al-ǧāhilī fī kitāb Ibn Sallām (1997) ou Abāṭīl wa-asmār (1965-1972), ainsi que l’étude de Nāṣir al-Dīn al-Asad, Maṣādir al-šiʿr al-ǧāhilī (1956), reçue en son temps comme la réponse définitive à Taha Hussein. 

Cent ans après la parution de cet essai qui marqua durablement la vie intellectuelle arabe au XXe siècle, ce colloque international entend interroger son héritage à la lumière d’un siècle de recherches et de débats. Il se propose de revenir d’une part sur l’histoire du débat intellectuel ouvert par la parution de cet essai dans et hors des milieux académiques arabes, et d’autre part sur les différentes tentatives et propositions de chercheurs qui ont tâché de répondre à la question de l’authenticité dans sa dimension philologique, historique, linguistique ou esthétique.

Ce centenaire est l’occasion non seulement de dresser un bilan, mais peut-être aussi de tracer de nouvelles perspectives, car la thèse de Taha Hussein, peut-être contournable (comme le pensait Régis Blachère[4]), peut-être déjà invalidée (comme le notent Heidi Toelle et Katia Zakharia[5]), peut-être toujours aussi scandaleuse (à en juger par la charge récente de l’éminent médiéviste syrien Faḫr al-Dīn Qabāwa[6], reprenant le titre d’un pamphlet de 1983 déjà dirigé contre notre auteur[7]), cette thèse continue de faire parler d’elle et ne laisse pas d’intéresser la recherche. Quelle est donc, pour la recherche contemporaine, l’actualité des questionnements avancés dans cet essai qui a aujourd’hui cent ans ? Y a-t-il encore un sens à se demander avec Taha Hussein si l’ont peut vraiment parler de poésie – ou de littérature – arabe « préislamique » et à quelles conditions ? Comment l’étudier (comme le demande encore un ouvrage récent[8]) ? et comment l’enseigner ? 


 

[1] Luc Barbulesco montre l’importance de l’attachement de Taha Hussein à l’hellénisme dans la version qu’en donne la Sorbonne des années 1900-1910, dans « L’itinéraire hellénique de Tâhâ Husayn », in Anne-Laure Dupont et Catherine Mayeur-Jaouen (dir.), Débats intellectuels au Moyen-Orient dans l’entre-deux guerres, Revue des mondes musulmans et de la méditerranée, 95-98 2002, p. 297-305.

[2] Luc-Willy Deheuvels retrace l’histoire du scandale qui fit suite à la publication dans « Tâhâ Husayn et le Livre des jours : démarche autobiographique et structure narrative », in Anne-Laure Dupont et Catherine Mayeur-Jaouen (dir.), ibid., p. 269-295.

[3] La continuité entre les positions et le rôle de Taha Hussein en faveur de la modernisation est l’objet de l’ouvrage de Hussam Ahmed, The Last Nahdawi. Taha Hussein and Institution Building in Egypt, Stanford, 2021.

[4] Résumant l’état du débat en son temps, Blachère développe l’idée que la poésie attribuée aux poètes préislamiques, qu’elle soit ou non authentique, est pour l’essentiel  représentative de ce qu’elle devait être, voir son Histoire de la littérature arabe, Paris, 1980, I, p. 179-186.

[5] Heidi Toelle et Katia Zakharia, A la découverte de la littérature arabe, Paris, 2005, p. 318.

[6] Faḫr al-Dīn Qabāwa, Ṭāhā Ḥusayn fī mīzān al-luġa wa-l-adab, Beyrouth, 2020.

[7] Maḥmūd al-Istanbūlī, Ṭāhā Ḥusayn fī mīzān al-ʿulamā’ wa-l-udabā’, Beyrouth, 1983.

[8] Abdulsattar Jebur Adday, Kayfa nadrusu l-šiʿr al-ʿarabī l-qadīm ? Muqārabāt istišrākiyya fī ǧadal al-siyāq wa-l-šiʿriyya, Amman, 2021. L’ouvrage est une compilation d’articles de chercheurs occidentaux traduits en arabe portant sur différents aspects historiques et esthétiques de la poésie préislamique.

Programme

Mercredi 21 octobre

8:50 : Accueil des participants et mot d’ouverture

9:00 : Miloud Gharrafi (Université Jean Moulin Lyon-3) De Fī l-šiʿr al-ǧāhilī à Fī l-adab al-ǧāhilī : pour quelle critique ?

9:45 : Lorenzo Casini (Università di Messina) Ṭāhā Ḥusayn and the two Egyptian modernities

10:30 : pause

11:00 : Ziad Elmarsafy (University of St Andrews) On Comparative Literary History as a State-Building Exercise:  Taha Hussein and Egypt’s Futures

11:45 : Maria Elena Paniconi (Università di Macerata) Not merely a retraction. The radical critique of the Egyptian cultural and educational establishment in Fī l-adab al-jāhilī.

12:30 : déjeuner

14:30 : Arturo Monaco (Sapienza Università di Roma) Reconfiguring Turāth: European Epistemologies in Ṭāhā Ḥusayn and Abū l‑Qāsim al‑Shābbī

15:15 : Hussam Ahmed (Carleton University) On Pre-Islamic Poetry and the Nahdawi University: Taha Hussein, the Faculty of Arts, and the Institutionalization of the Humanities in Egypt.

16:00 : pause

16:30 : Renaud Soler (Université de Strasbourg) Blasphème, orientalisme et autorité religieuse : les réfutations religieuses de Fī l-šiʿr al-ǧāhilī (1926-1927)

 

Jeudi 22 octobre

9:00 : Frédéric Imbert (Aix-Marseille Université) Poèmes épigraphiques en Arabie dans les premiers siècles de l’Islam : un soupçon de matérialité dans le débat littéraire.

9:45 : Tamar Kvartskhava (Sorbonne Université) Pratiques d'écriture et transmission de la poésie classique : autour d’un témoin papyrologique de la Muʿallaqa d'Imruʾ al-Qays

10:30 : pause

11:00 : Mathieu Tillier (Sorbonne Université) et Ahmed Nabil Maghraby (University of Sadat City) A third/ninth-century excerpt from Imruʾ al-Qays’s muʿallaqa on papyrus

11:45 : Pierre Larcher (Aix-Marseille Université) Une relecture critique des chapitres 4 et 5 du livre I de Fī l-šiʿr al-jāhilī (1926) de Taha Hussein

12:30 : déjeuner

14:30 : Mehdi El Karraz (Université de Strasbourg) La poésie préislamique, une source pour l’historien ?  Usages et limites d’un corpus pour l’histoire sociale des Arabes aux vie–viie siècles : le cas du vêtement et des signes d’apparence extérieure

15:15 : Nicolas PAYEN (Université de la Réunion) Comment utiliser la poésie arabe ancienne pour l’étude des zoonymes ?

16:00 : pause 

16:30 : Mathias Hoorelbeke (Inalco) Désorientaliser la poésie jāhilite : Risāla fī l-ṭarīq ilā ṯaqāfatinā de Maḥmūd Muḥammad Šākir

Organisation : 

Amandine Adwan 

Loïc Bertrand

Marcella Rubino