De la poésie préislamique, 1926–2026 : Bilan et perspectives sur un siècle de débat

Taha Hussein style Warhol
Taha Hussein © Van Leo (c. 1955) modifée par ChatGPT‎
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Présentation

En mars 1926, récemment nommé à la chaire de littérature arabe de l’Université du Caire où il enseignait auparavant la littérature grecque et romaine[1], Taha Hussein publiait Fī l-shiʿr al-ǧāhilī (De la poésie préislamique), un ouvrage fondateur et polémique qui allait bouleverser le champ des études arabes classiques. Appelant à l’exercice d’une méthode cartésienne inspirée de la critique historique occidentale et notamment des débats sur la question homérique, Taha Hussein remettait radicalement en question l’authenticité de la poésie attribuée aux poètes préislamiques, et plus largement la fiabilité des sources littéraires dites « préislamiques », alors communément admises pour faire l’histoire des Arabes avant l’Islam. Son essai remettait ainsi en cause non seulement le canon littéraire arabe traditionnel, mais aussi l’autorité des mécanismes de transmission qui structurèrent la mémoire culturelle arabe. La controverse, qui touchait à des enjeux identitaires et culturels profonds quatre ans à peine après l’indépendance égyptienne, déborda rapidement les milieux académiques égyptiens pour prendre une dimension politique et religieuse dans tout le monde arabe, faisant l’objet de débats jusque dans le parlement égyptien et poussant l’auteur à un exil de quelques mois en France[2].

Censuré à sa sortie, l’ouvrage fut en partie remanié et réédité l’année suivante sous le titre Fī l-adab al-ǧāhilī (De la littérature préislamique). L’auteur y prit soin de se démarquer d’un scientisme radical, mais sans revenir sur sa thèse principale, à savoir que l’essentiel de ce qu’on appelle la « littérature arabe préislamique » serait apocryphe. Ce n’était pas la première fois que l’authenticité de la poésie préislamique était mise en doute : en 1911, le poète Muṣṭafā Ṣādiq al-Rāfiʿī, dans son Tārīḫ ādāb al-ʿArab, avait par exemple consacré un long chapitre à la production de faux et d’apocryphes à l’époque médiévale, mais en se contentant de rassembler des récits et opinions des Anciens sur le sujet, sans en tirer explicitement de conséquence historiographique. Plus largement, l’ouvrage de Taha Hussein paraissait un demi-siècle après les travaux de Nöldeke et Ahlwardt et quelques mois après l’article de Margoliouth « The Origins of Arabic Poetry » (juillet 1925), dont il partage certains arguments-clés. En revanche, c’était la première fois qu’un universitaire arabe, jouissant d’une telle position d’autorité, affirmait nettement un scepticisme aussi radical érigé en méthode d’investigation, dans un climat intellectuel égyptien post-colonial marqué par la concurrence entre modernistes et conservateurs pour la légitimité du discours savant[3]. Le débat qui s’ensuivit ne saurait toutefois se réduire à une opposition frontale entre deux camps, et il donna lieu à de nombreuses contributions majeures qui alimentent encore la réflexion, comme le premier volume de l’histoire de la littérature de Šawqī Ḍayf (1960), qui représentera longtemps un mode officiel et consensuel d’enseignement de la littérature préislamique dans le monde arabe ; ou encore les essais et travaux plus polémiques de Maḥmūd Muḥammad Šākir, comme Qaḍiyyat al-šiʿr al-ǧāhilī fī kitāb Ibn Sallām (1997) ou Abāṭīl wa-asmār (1965-1972), ainsi que l’étude de Nāṣir al-Dīn al-Asad, Maṣādir al-šiʿr al-ǧāhilī (1956), reçue en son temps comme la réponse définitive à Taha Hussein. 

Cent ans après la parution de cet essai qui marqua durablement la vie intellectuelle arabe au XXe siècle, ce colloque international entend interroger son héritage à la lumière d’un siècle de recherches et de débats. Il se propose de revenir d’une part sur l’histoire du débat intellectuel ouvert par la parution de cet essai dans et hors des milieux académiques arabes, et d’autre part sur les différentes tentatives et propositions de chercheurs qui ont tâché de répondre à la question de l’authenticité dans sa dimension philologique, historique, linguistique ou esthétique.

Ce centenaire est l’occasion non seulement de dresser un bilan, mais peut-être aussi de tracer de nouvelles perspectives, car la thèse de Taha Hussein, peut-être contournable (comme le pensait Régis Blachère[4]), peut-être déjà invalidée (comme le notent Heidi Toelle et Katia Zakharia[5]), peut-être toujours aussi scandaleuse (à en juger par la charge récente de l’éminent médiéviste syrien Faḫr al-Dīn Qabāwa[6], reprenant le titre d’un pamphlet de 1983 déjà dirigé contre notre auteur[7]), cette thèse continue de faire parler d’elle et ne laisse pas d’intéresser la recherche. Quelle est donc, pour la recherche contemporaine, l’actualité des questionnements avancés dans cet essai qui a aujourd’hui cent ans ? Y a-t-il encore un sens à se demander avec Taha Hussein si l’ont peut vraiment parler de poésie – ou de littérature – arabe « préislamique » et à quelles conditions ? Comment l’étudier (comme le demande encore un ouvrage récent[8]) ? et comment l’enseigner ? 


 

[1] Luc Barbulesco montre l’importance de l’attachement de Taha Hussein à l’hellénisme dans la version qu’en donne la Sorbonne des années 1900-1910, dans « L’itinéraire hellénique de Tâhâ Husayn », in Anne-Laure Dupont et Catherine Mayeur-Jaouen (dir.), Débats intellectuels au Moyen-Orient dans l’entre-deux guerres, Revue des mondes musulmans et de la méditerranée, 95-98 2002, p. 297-305.

[2] Luc-Willy Deheuvels retrace l’histoire du scandale qui fit suite à la publication dans « Tâhâ Husayn et le Livre des jours : démarche autobiographique et structure narrative », in Anne-Laure Dupont et Catherine Mayeur-Jaouen (dir.), ibid., p. 269-295.

[3] La continuité entre les positions et le rôle de Taha Hussein en faveur de la modernisation est l’objet de l’ouvrage de Hussam Ahmed, The Last Nahdawi. Taha Hussein and Institution Building in Egypt, Stanford, 2021.

[4] Résumant l’état du débat en son temps, Blachère développe l’idée que la poésie attribuée aux poètes préislamiques, qu’elle soit ou non authentique, est pour l’essentiel  représentative de ce qu’elle devait être, voir son Histoire de la littérature arabe, Paris, 1980, I, p. 179-186.

[5] Heidi Toelle et Katia Zakharia, A la découverte de la littérature arabe, Paris, 2005, p. 318.

[6] Faḫr al-Dīn Qabāwa, Ṭāhā Ḥusayn fī mīzān al-luġa wa-l-adab, Beyrouth, 2020.

[7] Maḥmūd al-Istanbūlī, Ṭāhā Ḥusayn fī mīzān al-ʿulamā’ wa-l-udabā’, Beyrouth, 1983.

[8] Abdulsattar Jebur Adday, Kayfa nadrusu l-šiʿr al-ʿarabī l-qadīm ? Muqārabāt istišrākiyya fī ǧadal al-siyāq wa-l-šiʿriyya, Amman, 2021. L’ouvrage est une compilation d’articles de chercheurs occidentaux traduits en arabe portant sur différents aspects historiques et esthétiques de la poésie préislamique.

 

Axes thématiques

Les propositions de communication pourront s’inscrire, sans s’y limiter, dans l’un des axes suivants :

1. Place, histoire, réception et influences de l’ouvrage de Taha Hussein :

  • La place de cet ouvrage dans l’œuvre de Taha Hussein : genèse et histoire de l’écriture ; dimensions esthétique, politique ou polémique de l’essai ; la poésie préislamique dans l’œuvre de Hussein, au-delà de cet essai.
  • Réception et postérités de Fī l-šiʿr al-ǧāhilī ou Fī l-adab al-ǧāhilī : développement des controverses contemporaines et postérieures à la publication ; réécritures et rééditions de l’ouvrage ; réception académique et institutionnelle dans le monde arabe et au-delà.
  • Méthodologie critique et épistémologie chez Taha Hussein, ses successeurs ou ses adversaires : méthodes philologiques et critique historique ; influences occidentales ou arabes ; raison, foi et critique dans l’étude du « patrimoine » classique (turāṯ) .

2. Après Taha Hussein : la recherche face à la question de la littérature préislamique

  • Authenticité, canon, transmission de la poésie préislamique : enjeux philologiques, linguistiques, esthétique ou historiques de la question ; oralité, performance, recontextualisation ; construction et contestation du canon littéraire ;
  • Enjeux méthodologiques : enjeux, approches et pratiques de l’étude et de l’enseignement de la littérature préislamique ;
  • Nouvelles perspectives disciplinaires : approches croisées (philologie, anthropologie, numérique…) ; nouvelles méthodes d’analyse des corpus anciens.

 

Modalités de soumission

Les propositions de communication (titre + résumé de 300 à 500 mots, accompagnés d’une brève notice bio-bibliographique) sont à envoyer avant le 23/02/2026 aux adresses suivantes : 

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Les langues de travail du colloque seront le français, l’arabe et l’anglais. Merci d’indiquer la langue de présentation dans votre soumission.