Écritures et notations des langues taï-kadaï en Chine et en Asie du Sud-Est

Écritures et notations des langues taï-kadaï en Chine et en Asie du Sud-Est
Dai de Jinping, Zhuang, Thái et Tày-Nùng.
La zone ethnolinguistique décrite ici s’étend sur toute la frontière entre la Chine et le Vietnam.
Article Tai-Luc Nguyen Tan
Article Tai-Luc Nguyen Tan. Illustration, couvertures de livre. © DR‎

Écritures et notations des langues taï-kadaï en Chine et en Asie du Sud-Est 
Dai de Jinping, Zhuang, Thái et Tày-Nùng


La zone ethno-linguistique décrite ici s’étend sur toute la frontière entre la Chine et le Vietnam. La famille taï-kadaï, il faut le rappeler, doit son nom à Benedict (1942) qui associa les trois mots, chacun signifiant « homme », en taï, en gelao et en li. Depuis, Ostapirat (2000) a proposé de ne conserver que kadaï siamisé en kra-dai (ขร้าไท), Ferlus (2006) encore plus démonstratif a fait dériver gelao/lao de [k ra:w/kra:w] et taï/thaï, li/hlai de [k ri:/kri:].

Tous les « hommes » de cette grande famille, qu’ils soient appelés Dai, Tai en Chine ou Thái, Tãy, Tay, Tày, Thay au Vietnam selon les prononciations locales partagent un corpus lexical issu du « thaï commun » défini comme tel par Haudricourt (1948). Il en est de même pour les Zhuang et les Nùng.

NGUYEN TAN Écritures tableau 1
NGUYEN TAN Écritures tableau 1‎


Riches en écritures, ils ne disposent pas moins de cinq alphabets traditionnels (taï nüa, taï long, tham, taï dam, taï don) forgés à partir du modèle indo-môn pour les uns et indo-khmer pour les autres. Remarquons que certains comme les Zhuang ont pu s’approprier les sinogrammes afin de noter leur propre langue, et si les Daiya du Yunnan sont illettrés, c’est parce que, selon la légende, leurs ancêtres mangèrent la peau du buffle où figurait l’alphabet…

NGUYEN TAN Écritures tableau 2
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Les Dai de Jinping, district à l’extrême Sud du département du « Fleuve Rouge » yunnanais sont cousins avec les Thái de Phong Thổ situé au Nord-Ouest vietnamien et, comme eux, ils utilisent l’alphabet taï don « taï blanc » et non pas l’alphabet tham des Lü, minoritaires dans ces bourgades transfrontalières. Dans leur écriture, les consonnes sont alignées, entourées de signes vocaliques et les syllabes sont dépourvus de diacritiques, marqueurs de tonalité. C’est aussi le cas de l’alphabet taï dam « taï noir », variante graphique du précédent, en usage chez les Thái de Sơn La. Comme le disait ironiquement à ce sujet notre ami Antoine Cam de Mường Tấc, « Les Thái lettrés n’ont pas besoin d’accents sur les mots pour comprendre une phrase ». Un début de réforme des deux principaux alphabets thái du Vietnam initié en 1955 fut mis en place progressivement, les règles fixées étaient alors de ramener sur la ligne chaque signe vocalique souscrit ou suscrit, d’indiquer les tons en fin de syllabe et de pouvoir mieux transcrire le vietnamien. Cette écriture « unifiée » présentée dans une publication de Lương Hải Nhì (1966) fut fortement critiquée dès 1969 car jugée superflue et impopulaire. Dès 1995, les linguistes du Vietnam mirent en chantier le projet informatique de créer une police de caractères basée sur l’ancien « taï noir » de Sơn La qui reçut un traitement unicode en 2005.

texte Tai-Luc 1
texte Tai-Luc 1‎


Moins connu et presque oublié, il faut mentionner un troisième alphabet traditionnel qui est celui des Thái de Quỳ Châu dans la province de Nghệ An et qui s’écrit verticalement tout en colonnes de droite à gauche.

texte Tai-Luc 2
texte Tai-Luc 2‎

Codifiée dès la moitié du XVIIe par Alexandre de Rhodes, elle devint à la fin XIXe une véritable « écriture de la langue nationale » (chữ quốc ngữ), puis servit à transcrire les langues minoritaires comme celles des Thái et des Tày-Nùng. Minot (1940), Lục (1974) et Hoàng (1990) contribuèrent beaucoup aux ajustements de cette latinisation. En conclusion, mentionnons aussi Martini (1954) qui dès 1947, mit au point en pleine guerre d’Indochine, un abécédaire « francisé » pour les usages administratifs et communautaires de la Fédération ‘Tay de Đèo Văn Long. Tombé dans l’oubli, parfois il surgit, ravivé dans les textos, les courriels des fils d’exilés, de Toulouse à Orly.

 

NGUYEN TAN Écritures tableau 4
NGUYEN TAN Écritures tableau 4‎
NGUYEN TAN Écritures tableau 5
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Tai-Luc NGUYEN TAN
Chargé de cours à la section de lao


Sources

BENEDICT, Paul K., Thai, Kadai and Indonesian: a new alignment in Southeastern Asia, 1942.
FERLUS, Michel. « Sur l’origine de quelques ethnonymes : tai/thai, li/hlai, yi, gelao, lao, ... (Chine du Sud, Asie du Sud-Est) », XXe Journées de Linguistique Asie Orientale, juin 2006. HAUDRICOURT, Georges-André, Les Phonèmes et le vocabulaire du thaï commun, Journal Asiatique, 1948.
HOÀNG, Trần Nghịch, Từ điển Thái - Việt, Viện ngộn ngữ học - Ủy ban nhân dân tĩnh Sơn La Nhà xuất bản khoa học xã hội, Hà Nội, 1990.
HOÀNG Văn Ma – LỤC Văn Pảo – HOÀNG Chí, Từ điển Tày – Nùng – Việt, Viện ngộn ngữ học - Ủy ban khoa học xã hội, Hà Nội, 1974. MARTINI, François, Romanisation des parlers ‘tay du Nord-Viêtnam, Bulletin de l'École française d'Extrême-Orient, tome 46, n°2,1954.
MINOT, Georges, Dictionnaire tay blanc-français, Bulletin de l'École française d'Extrême-Orient, vol. 40, n°1, 1940.
NGUYEN TAN, Tai-Luc, De l’écriture tai-taiy-‘tay, Sib Hook Chaw ‘Tay, n° 17, Orly, décembre 1990. Parlons lü, la langue taï des douze mille rizières du Yunnan, L’Harmattan, Paris, 2008.
LƯƠNG, Hải Nhì , Sách học chữ thái cải tiến (« Manuel d’étude d’écriture thái réformée »), 1966.
OSTAPIRAT, Weera, Proto-Kra. Linguistics of the Tibeto-Burman Area, 23 (1) Monograph, 2000.