Étudier les langues orientales. Sciences et politique

Journée d’étude du Comité Histoire de l’Inalco, organisée par Emmanuel Lozerand (Inalco-Ifrae) et Emmanuel Szurek (Ehess-Cetobac).
Personnels de l'Ecole des LL.O.V dînant autour d'une table
Dîner de l’Ecole des LL.O.V. 1er février 1923 © Source : Archives Nationales, Pierrefitte, 62AJ/74‎

L’École des langues orientales sera composée :
1° D’un professeur d’arabe littéraire et vulgaire ;
2° D’un professeur pour le turc et le tartare de Crimée ;
3° D’un professeur pour le persan et malais. 

Décret fondateur de 1795

Désigner et nommer des langues, les qualifier d’« orientales vivantes », « d’une utilité reconnue pour la politique et le commerce », en faire des objets d’enseignement, en « composer la  grammaire » : voilà des gestes simples en apparence, lourds pourtant d’implicites et de conséquences.

Sélectionner, et donc privilégier, dans la complexité sociale et politique du terrain tel ou tel aspect de « la » langue, tel ou tel registre, variété, genre, les analyser selon une grille théorique particulière, dans le cadre des conceptions d’une époque : voilà des opérations plus nettement engagées, qui impliquent des partis-pris, des positionnements, à la fois savants et politiques, de manière souvent intriquée, si ce n’est indissociable.

Un premier axe de travail portera sur la contribution spécifique des enseignants des Langues orientales à la science du langage, telle qu’elle s’autonomise au cours du XIXe siècle. Il s’agira d’examiner les modèles théoriques mobilisés ou élaborés, leur rapport aux paradigmes scientifiques de leur temps – en particulier la linguistique historico-comparative, la linguistique structurale, la phonétique et la dialectologie et, plus marginalement, la sociolinguistique – ainsi que l’insertion des professeurs de la rue de Lille dans les réseaux savants français et européens. Une attention particulière sera portée aux liens avec les savoirs de la langue produits dans les sociétés étudiées (dits « vernaculaires »), en particulier en contexte global de haut-impérialisme (high imperialism), mais aussi aux tensions éventuelles, au cœur même des enseignements, entre une approche érudite, fondée sur la philologie et l’histoire des langues, et un projet de formation à finalité pratique, orienté vers le commerce ou la diplomatie. La question des rapports entre théories linguistiques et conceptions anthropologiques (y compris racialistes) pourra également être abordée.

Un deuxième axe sera consacré aux relations entre langues et politiques. Il s’agira d’analyser comment les dimensions nationales, impériales ou post-impériales, des langues ont été intégrées aux enseignements et aux théories linguistiques – processus de standardisation lexicographique et surtout grammaticographique, recommandations graphématiques, élaboration ou promotion de langues nationales, reconnaissance ou marginalisation de la variation dialectale, usages de la notion souvent polémique de « diglossie ». Des figures et des cas emblématiques – tels que le grec moderne, le turc, l’hindoustani ou l’hébreu moderne par exemple – pourraient permettre d’éclairer les liens entre savoir linguistique, construction nationale et enjeux identitaires, tout en posant plus largement et dans une perspective translinguistique la question de la place de l’établissement orientaliste parisien dans un imaginaire et une pratique globalisée du « réformisme » linguistique.

Les deux axes sont liés. En croisant histoire intellectuelle, histoire des savoirs linguistiques, histoire des sciences humaines et sociale, histoire institutionnelle et didactique, histoire enfin des politiques linguistiques et alphabétiques, cette journée d’étude entend contribuer à une meilleure compréhension des spécificités de l’école « des Langues orientales », de ses apports scientifiques et de ses ambivalences, tout en contribuant à une histoire de la circulation transnationale des savoirs linguistiques et xénologiques.

Programme 

Matin

9h-9h15 - Introduction : Emmanuel Lozerand (Inalco/Ifrae) et Emmanuel Szurek (Ehess / Cetobac)

9h15-10h - Gabriel Bergounioux (Orléans/LLL) 
Situation de la grammaire comparée et des langues orientales dans l’enseignement supérieur en France au XIXe siècle

10h-10h45 - Anaïd Donabedian (Inalco/Sedyl) 
L'arménien à l'Inalco, des avant-postes de la linguistique à l'arménologie érudite et engagée

11h-11h45 - Julien Sibileau (Inalco/Cermom) 
Quels enseignements de l'arabe littéral et de l'arabe dialectal aux langues O depuis 1795 ? Quelques repères théoriques et politiques. 

11h45-12h30 - Maria-Rosaria Gianninoto (Université de Montpellier Paul Valéry/ReSo) 
« D'autres motifs que des motifs d'érudition » : l’enseignement du « chinois vulgaire » entre objectifs pragmatiques et circulation des savoirs linguistiques 

Après-midi

14h-14h45 - Sophie Vassilaki (Inalco/Sedyl) 
« Les langues qui se parlent, telles qu’elles se parlent, les langues qui fleurissent sur les lèvres du peuple » : Jean Psichari et le grec moderne aux Langues orientales vivantes (1904-1928)

14h45-15h30 - Emmanuel Szurek (Ehess/Cetobac) 
L'orientaliste et le révolutionnaire : Jean Deny observateur et acteur de la réforme de la langue turque

15h45-16h30 - Annie Montaut (Inalco/Sedyl) 
Hindoustani, hindi, ourdou. Inclusion et exclusion au fil des politiques sud-asiatiques et hexagonales

16h30-17h30 - Table-ronde (animation par Emmanuel Lozerand) 
Avec Gabriel Bergounioux, Anaïd Donabedian, Maria-Rosaria Gianninoto, Annie Montaut, Julien Sibileau, Emmanuel Szurek, Sophie Vassilaki.