Henri Meschonnic : la poétique à l’épreuve du monde
Argumentaire
La poétique d’Henri Meschonnic tire sa force de l’unité qu’elle réalise entre théorie du langage, théorie de la littérature et théorie de la société : c’est une théorie d’ensemble qui refuse le cloisonnement entre les savoirs et les disciplines. Elle s’est surtout imposée en France comme une critique radicale des impensés qui fondent la pratique de la traduction en Europe et dans le monde. Pour Henri Meschonnic, il était nécessaire de contester la primauté donnée à une théorie du signe, héritée de Ferdinand de Saussure, qui condamnait la traduction à n’opérer qu’au sein d’une langue irrémédiablement partagée entre la forme et le sens. C’est à neutraliser ce binarisme que travaille la pensée du rythme et de l’oralité dans l’œuvre de Meschonnic et c’est pourquoi le traduire, pour lui, s’adosse nécessairement à une anthropologie historique du langage. D’un point de vue pratique, l’un des apports essentiels de son œuvre est d’avoir dégagé l’axiome suivant : on traduit un texte et non une langue ou, plus précisément, on traduit ce que fait un texte à sa langue.
Si sa curiosité l’a amené à bâtir sa réflexion également à partir d’exemples de langues non européennes, des traducteurs et des traductrices travaillant sur des littératures écrites avec des systèmes graphiques et typographiques non alphabétiques peuvent ne pas se sentir toujours en accord avec les implications d’une pensée du rythme ou de l’oralité, notamment en ce qui concerne le continu qui touche à la matérialité sonore et visuelle du texte. Il est donc intéressant de mettre la poétique de Meschonnic à l’épreuve des littératures du monde – et de la traduction de textes de langues distantes.
Plus généralement, l’œuvre de Henri Meschonnic vise la construction sociale dans sa globalité : la relation humaine passant par le langage, toute relation langagière porte des enjeux éthiques et politiques. Éthique et politique sont des discours du pluralisme puisque être sujet ne saurait être compris que par l’autre, et dans la multiplicité. Par l’autre parce que « l’identité n’advient que par l’altérité », aussi bien dans la vie sociale que dans l’acte de traduction ou bien encore dans la création littéraire. Dans la multiplicité parce que la possibilité d’un sujet pluriel est une affirmation contre toutes les pensées identitaires de la racine, de la fondation ou de l'immuable, bref tout ce qui refuse le rythme et la vie. « Le signe, c'est de la mort », écrivait-il, invitant à proclamer et célébrer langage et traduction comme des forces du vivant. Il y a, dans l’œuvre d’Henri Meschonnic, une étonnante poétique de la vie qui demeure inexplorée.
Au croisement de la poétique, de l’éthique et du politique, ce colloque, qui réunira sur deux journées des chercheurs du monde entier (notamment de France, du Canada, de Chine, de Corée du Sud, d’Iran, du Brésil et du Japon), aura lieu à l’Inalco abritant un master de traduction littéraire qui se situe dans le sillage épistémologique de la pensée du traduire développée par Henri Meschonnic, et où 103 langues et littératures non occidentales font l’objet d’un enseignement et de recherches. Il sera organisé autour de trois grands questionnements :
- Poétique, éthique et politique du traduire à l’épreuve du monde : interroger la portée universelle d’une pensée née dans un contexte européen, mais tendue vers l’altérité et la diversité des formes du langage et des arts.
- Le rythme : un enjeu anthropologique : comprendre comment la notion de rythme telle qu’elle est pensée par Henri Meschonnic renouvelle notre conception du sujet et du social.
- L’œuvre poétique de Meschonnic dans le monde : explorer la réception et l’influence de sa poésie, indissociable de sa théorie.
Six ateliers de traduction « Traduire avec Henri Meschonnic » prolongeront les échanges, en accord avec sa conviction que le traduire est avant tout une pratique réflexive.
Henri Meschonnic était aussi un poète : le colloque se clôturera sur des lectures performances de ses poèmes, en français et dans des traductions.
Programme
Lundi 22 juin 2026
INALCO - Maison de la Recherche
Auditorium Dumézil
2, rue de Lille - Paris 7e
- 9h00-9h15 : Ouverture du colloque
- 9h15-11h15 : Panel 1 : Poétique, éthique et politique du rythme : actualité de l’œuvre d’Henri Meschonnic
Modération : Louis Watier
- Alexis NUSELOVICI (NOUSS) (Professeur émérite en littérature générale et comparée, AMU) : Le Juif du signe
- Arnaud BERNADET (Professeur, littérature française, université McGill, Canada) : De la « chose littéraire » Henri Meschonnic et la poétique à coups de marteaux
- Jean-Louis CHISS (Professeur émérite, sciences du langage, Université Sorbonne Nouvelle) : Henri Meschonnic, la langue française et l’anthropologie historique du langage
- Nathalie CARRE (MCF littérature swahili, Inalco) et Mélanie BOURLET (MCF littérature peule, Inalco) : Les littératures africaines orales et écrites à l'épreuve de la pensée meschonnicienne
- 11h15-11h30 : Pause
- 11h30-13h00 : Ateliers de traduction : russe et bélarussien, persan, anglais
- 13h00-14h30 : Pause Déjeuner
- 14h30-17h30 : Panel 2 : Le rythme : pour une anthropologie historique du langage
Modération : Chloé Laplantine
- Pascal MAILLARD (PRAG Littérature française, université de Strasbourg) : Le rythme, un enjeu anthropologique majeur
- Laurent MOUREY (Professeur de Lettres moderne en lycée, chargé de cours à l’université de Strasbourg) : Crise de rythme : du sujet sans objet ou la politique du rythme
- Olivier KACHLER (MCF littérature comparée, université de Picardie) : La poétique comme utopie critique : du rythme à la manière
- Katalin KOVACS (MCF HDR littérature française, université de Szeged, Hongrie) : Le rythme chromatique : le rythme pictural dans l’art contemporain
- Mélissa MELODIAS (Chercheuse, THALIM, Université Paris 3 - Sorbonne nouvelle) : Poétique du documentaire : les voix de Chris Marker
- Sandrine BEDOURET (MCF HDR, linguistique et poétique, Université de Pau et des Pays de l'Adour, Bayonne) : L'obscur travaille
- 17h30-17h45 : Pause
- 17h45-18h15 : Atelier de traduction : arabe
- 18h15-18h45 : Projection du documentaire d’Elodie Lélu : Henri Meschonnic ou la poétique du rythme
Mardi 23 juin 2026
INALCO - Maison de la Recherche
Auditorium Dumézil
2, rue de Lille - Paris 7e
- 9h00-10h45 : Panel 3 : La poétique du traduire à l’épreuve du monde
Modération : Claire Placial
- Lucie BOURASSA (Département de Lettres, université de Montréal) : Traduction et rythme : l’exemple de Humboldt
- Rafael COSTA MENDES (Chercheur indépendant) : Meschonnic au Brésil
- Roja CHAMANKAR (Chercheuse associée université du Texas, Austin) : Entre deux silences : l’expérience de la traduction des poèmes d’Henri Meschonnic en persan
- Xia Yu HUA (Chercheur postdoctoral, université normale de Pékin, Chine/IFRAE) : Meschonnic, Oulipo et chinois : pratiques textuelles transcendant l’opposition binaire
- Shungo MORITA (Enseignant-chercheur, université des femmes de Nara, Japon) : Henri Meschonnic face au nombre « tel qu'il empêche de compter » : Enjeux d'une pratique de traduction vers le japonais
- 10h45-11h00 : Pause
- 11h00-12h00 : Ateliers de traduction : bulgare, roumain
- Pier-Pascale BOULANGER : rétrotraduction de Ethics and Politics of Translating (2011), traduction d’Éthique et politique du traduire (2007) par elle-même.
- Marie VRINAT-NIKOLOV : bulgare
- Roja CHAMANKAR : persan
- Noémie COPPEY : arabe
- Julie BONIN : russe et bélarussien
- Iris REINALD : roumain
- 12h-13h : Lecture-performance de poèmes de Henri Meschonnic originaux et traductions
- Serge PEY : « La poésie ou le souffle de la parole »
- Roja CHAMANKAR (persan)
- Marie VRINAT-NIKOLOV (bulgare)
Clôture du colloque
Organisation
- Chloé Laplantine (CNRS, Université Paris Cité)
- Pascal Maillard (Université de Strasbourg)
- Alexis Nuselovici (Nouss) (AMU)
- Claire Placial (Université de Lorraine)
- Marie Vrinat-Nikolov (CREE, Inalco)
- Louis Watier (Université de Toulouse Jean Jaurès)
Contacts
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