Ville [Polis] C : Villes, Littératures, Sociétés - Première conférence

Le Centre de Recherches Europes-Eurasie-CREE (Inalco), en collaboration avec l'Université Aristote de Thessalonique, vous convie au cycle de cinq conférences : "Ville [Polis] C : Villes, Littératures, Sociétés".
Ecritures orientales
Ecritures orientales © Inalco‎

Intervenants de la première conférence

  • Alkisti Sofou (Sorbonne Université) : "Miroir déformant, regard critique ou réalité : visiter Athènes au XIXe siècle"
  • Georges Kostakiotis (Inalco, CREE) : "De Constantinople « ville sœur » à Athènes « capitale du Royaume » chez G. Théotokas"
  • Discussion

Argumentaire du cycle de conférences

Dans la tension constante entre le réel et la rêverie (Sansot 2004, p. 46), l’expérience urbaine apparaît comme un espace extrêmement façonné par les projections humaines à travers les vécus sociaux et l’imaginaire collectif. La ville ne se donne jamais comme un simple décor neutre : elle est l’objet d’un façonnage continu par les besoins, les désirs et les conflits qui animent ses habitants. Ainsi, l’interrogation sur l’essence d’un lieu particulier ou d’une ville en général renvoie immédiatement à cette dimension d’inachèvement et de plasticité, où le réel se trouve perpétuellement recomposé par l’imaginaire (Blanchot 1988, p.353). Les descriptions littéraires, les discours historiques ou les analyses sociales, tout comme les récits individuels, contribuent à produire une réalité seconde, parfois idéalisée, qui oblige à repenser le rapport entre ville vécue et espace urbain représenté.

L’examen de la relation dialectique entre les lieux et les hommes révèle combien la ville devient un terrain de projection collective, où s’élaborent et se forment mythes nationaux ou communautaires. Les récits imaginaires générés par l’appropriation symbolique des espaces acquièrent souvent une fonction structurante dans la construction identitaire. Revenir sur les interactions entre histoire, politique et imaginaire urbain permet d’interroger les mécanismes par lesquels une communauté (ou un peuple) investit un lieu de significations qui dépassent la seule matérialité spatiale. La ville apparaît alors comme un palimpseste : un espace où se superposent les strates mémorielles, narratives et idéologiques, produisant une topographie de sens en constante évolution.

Distinguer les différents niveaux d’expérience et d’imaginaire suppose de questionner les médiateurs de ces visions urbaines : qui rêve la ville ? qui transmet ses images ? et selon quelles modalités ces représentations se cristallisent-elles en clichés ? (Sansot 2004, p. 38). L’empreinte humaine, déposée progressivement sur les lieux, engendre une forme d’utopie — au sens étymologique d’un topos hors de la réalité (ου/τοπία) — qui, paradoxalement, oriente durablement l’imaginaire collectif. Les gestes élémentaires de l’existence urbaine, tels que s’orienter, habiter ou se déplacer, assurent la transition entre la mémoire individuelle et la mémoire de la ville elle-même (Ricœur 2000, p. 49). Chaque acte de reconnaissance renouvelle ainsi la narration collective, en réinscrivant l’expérience vécue dans une continuité mémorielle élargie.

Enfin, l’articulation du destin de l’espace à celui du temps (Le Goff 1988, pp. 43, 44) permet de comprendre comment la ville racontée devient un objet d’historiographie. L’imparfait grammatical, qui marque un éloignement temporel, et les adverbes spatiaux, qui situent l’action, conjuguent leurs effets pour inscrire les récits urbains dans un système organisé de lieux et de dates. Ce dispositif narratif efface l’immédiateté de l’expérience vécue au profit d’une mise en perspective historique : l’ici et le maintenant se dissolvent dans une temporalité et une spatialité distanciées. (Ricœur 2000, p. 183). Ainsi, la ville, en tant que cadre d’action et de mémoire, se transforme en un espace discursif où se rejouent les articulations entre perception, mémoire et récit, ouvrant la voie à une véritable poétique de l’espace urbain.

Pour cette étude, nous nous focalisons sur les relations entre la ville, la société et la mémoire, et à leur mise en forme à travers l’imaginaire tel qu’il se déploie dans les textes littéraires, il convient d’abord de clarifier les notions centrales telles que l’espace vécu, l’imaginaire urbain, l’utopie, la mémoire individuelle et la mémoire collective. Cette clarification théorique et conceptuelle constitue le socle historique, politique et méthodologique sur lequel s’appuient les différentes interventions.

Sur cette base, l’analyse des textes littéraires, des récits historiques et des témoignages nous permet de nous pencher sur la construction des représentations urbaines, en mettant en lumière plusieurs axes de réflexion comme les rapports entre ville et identité, les usages symboliques de l’espace, les tensions entre réalité urbaine et projection imaginaire, ainsi que les mécanismes de patrimonialisation, d’oubli ou de réécriture du passé. Une attention particulière est portée aux villes envisagées comme lieux de stratification mémorielle. 

À travers l’étude de Bucarest, Iaşi, Athènes, Constantinople, Famagouste, Alexandrie, Vilnius et Paris, nous interrogeons la ville-capitale comme espace de concurrence culturelle, de projection utopique, de fabrication du passé et d’échanges intellectuelles, en exposant comment les discours littéraires, artistiques et politiques construisent, transforment ou redéfinissent les hiérarchies urbaines et les imaginaires nationaux et transnationaux du XXᵉ siècle. En analysant ces constructions discursives, nous pouvons questionner leur portée politique, culturelle et mémorielle dans les sociétés contemporaines. Au croisement de cette pluralité de regards, il s’agit d’une traversée, où les voix de la littérature, de l’histoire et de la ville s’entrelacent pour laisser affleurer la mémoire des lieux, leurs silences, leurs fractures et leurs promesses inachevées.

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