La place des manuels dans les cours de pratique orale des langues

Le Centre de Recherche Europes-Eurasie-CREE (Inalco) vous invite à la deuxième journée d'étude sur l'oral intitulée : "La place des manuels dans les cours de pratique orale des langues".
Cette manifestation scientifique s’inscrit aux travaux du groupe ELAN (Enseigner les langues : approches novatrices) et fait partie de l’axe Diversité linguistique partagée du CREE.
Trois personnes alignés en dessin
Dessin‎ © Nikos Graikos‎‎

Argumentaire de la manifestation scientifique

Depuis plusieurs décennies, l’enseignement-apprentissage des langues s’est profondément transformé sous l’influence des approches communicatives puis actionnelles, lesquelles placent désormais les activités de communication langagière au cœur du processus didactique. Dans cette perspective, les compétences orales – expression et compréhension – sont développées non plus comme la simple reproduction de structures linguistiques préétablies, mais comme la capacité à mobiliser des ressources linguistiques, sociolinguistiques et pragmatiques dans des interactions contextualisées. Or, cette réorientation méthodologique interroge la place et les fonctions du manuel, traditionnellement conçu comme un support structurant l’organisation de la langue selon une progression linéaire, parfois éloignée des dynamiques spontanées propres à l’oral. La question se pose dès lors :
•    Quel rôle un manuel peut-il encore jouer dans un cours de pratique orale de la langue où la tâche communicative et la performance orale occupent une position centrale ?
Le manuel constitue un objet didactique singulier, se situant à l’interface entre le discours théorique sur la langue et sa mise en œuvre concrète pendant le cours. Il opère ainsi une transposition didactique : il sélectionne, organise et simplifie les savoirs linguistiques, mais il propose également une vision anticipée, souvent idéalisée et figée, des pratiques de classe et des usages langagiers censés émerger chez les apprenants. De ce fait, le manuel joue un rôle paradoxal : il prétend fournir les conditions d’un accès à la langue authentique tout en filtrant celle-ci à travers des contraintes éditoriales, méthodologiques et institutionnelles. Entre modèle et médiation, il devient à la fois support, guide, outil de référence et dispositif de normalisation des interactions langagières.
Dans les cours de pratique orale, cette tension se manifeste de manière particulièrement visible. L’objectif d’y développer une parole spontanée, contextualisée et efficace semble parfois entrer en contradiction avec les formats d’exercices proposés dans les manuels, qui privilégient souvent la répétition contrôlée, la manipulation structurale ou les simulations d’interaction. Cette situation invite à interroger la circulation méthodologique des compétences orales entre les manuels et les pratiques effectives d’enseignement :
•    Comment les contenus conçus pour l’oral – dialogues modèles, unités de phonétique / de prononciation, tâches communicatives – sont-ils transmis, adaptés, remodelés ou contournés par les enseignants et les apprenants ?
Un autre enjeu réside dans la manière dont les manuels présentent les phénomènes propres à l’oral, notamment la phonétique et la phonologie, l’intonation, les stratégies discursives ou la gestion de l’interaction. Ces contenus, bien que souvent valorisés dans les préfaces méthodologiques, apparaissent parfois de manière fragmentée ou marginale dans les unités pédagogiques. L’oral y est fréquemment envisagé comme un complément du système linguistique, plutôt que comme une compétence à part entière nécessitant des activités ouvertes, créatives et interactives. Dès lors, l’on peut se demander si les démarches proposées dans les manuels sont réellement applicables en situation de cours universitaire, et si elles permettent aux apprenants de développer une parole authentique, adaptée et productive.
Ce questionnement renvoie plus largement à la notion de productivité langagière, qui dépasse la simple capacité à reproduire des modèles. La productivité orale suppose la faculté d’initier, de maintenir et de négocier des échanges en fonction d’un contexte, d’un interlocuteur et d’un objectif communicatif. Or, les manuels, par leur nature même, proposent souvent des tâches préformatées, qui orientent fortement les réponses des apprenants et limitent les possibles discursifs. Il convient alors d’examiner :
•    Dans quelle mesure les matériaux proposés facilitent réellement – ou au contraire brident – la construction progressive des compétences orales complexes ?
En outre, l’utilisation des manuels dans les cours de pratique orale ne peut être envisagée indépendamment du rôle de l’enseignant, qui se trouve souvent dans une position d’interprète et de médiateur critique du support lorsqu’il n’en est pas l’auteur. La marge d’adaptation dont il dispose – qu’elle concerne la sélection des activités, leur réorganisation, leur enrichissement ou leur détournement – est déterminante pour transformer des exercices figés en véritables situations de communication.
L’étude de la place du manuel dans un cours de pratique orale s’inscrit donc au croisement de plusieurs dimensions : théorique, en interrogeant les modèles méthodologiques sous-jacents ; pédagogique, en observant les pratiques effectives et les adaptations opérées ; et interactionnelle, en analysant la nature et la qualité des productions langagières générées par les activités issues des manuels. Comprendre ces dynamiques permet de mieux saisir la valeur fonctionnelle, symbolique et méthodologique du support dans un contexte où l’apprentissage des langues se veut davantage orienté vers l’action, la communication et l’interaction authentique.
Ainsi, cette journée d’étude se propose d’explorer la place et les fonctions du manuel dans l’enseignement de l’oral en langue, en examinant la nature des contenus oraux proposés, la transposition didactique qu’ils opèrent, et leur influence effective sur la productivité des apprenants. La journée cherchera également à comprendre comment les enseignants se positionnent face à cet outil et comment ils le mobilisent – ou s’en affranchissent – dans la construction de situations d’apprentissage destinées à favoriser une véritable compétence communicative.

Bibliographie indicative :
•    Beacco, J.-C. (2010). La didactique de la grammaire dans l’enseignement du français et des langues. Didier.
•    Besse Henri (1992). Méthodes et pratiques des manuels de langue. Paris CREDIF Didier.
•    Puren, C. (2004). La perspective actionnelle : vers une nouvelle cohérence didactique. Les Langues modernes.
•    Coste, D., North, B., & Trim, J. (2001). Cadre européen commun de référence pour les langues. Conseil de l’Europe.
•    Cuq, J.-P., & Gruca, I. (2017). Cours de didactique du français langue étrangère et seconde. Presses universitaires de Grenoble.
•    Dabène, L. (1987). L’oral dans l’apprentissage des langues. Hachette.

•    Billières, M. (2002). Phonétique corrective et didactique des langues. Ophrys.
•    Narcy-Combes, J.-P. (2005). Didactique des langues et TIC : vers une approche socioconstructiviste. Éditions Ophrys.
•    Cicurel, F. (2011). Les interactions dans l’enseignement des langues. Didier.
•    Choppin, A. (2008). Les manuels scolaires : histoire et actualité. Hachette.
•    Pedroza Mazuera, F. A. (2022). « Le manuel de langue : Besoins et attentes des enseignants de FLE ». Revista de estudios franceses. Çédille, (21), 389-416.
•    Puren, C. (1994). La transposition didactique : un outil conceptuel pour la didactique des langues. Les Langues modernes.
•    Narcy, J.-P. (1991). Apprendre une langue : stratégies et techniques. Hachette.
•    Bygate, M. (1998). L’oral dans la classe de langue. Didier.
•    Nunan, D. (2004). Task-Based Language Teaching. Cambridge University Press (références théoriques utiles, même si non francophones).
•    Samuda, V. & Bygate, M. (2008). Tasks in Second Language Learning. Palgrave.

Programme de la manifestation scientifique

- 9h15-9h30 : Accueil des participants
- 9h30-9h40 : Présentation de la journée, Georges Kostakiotis (Inalco) et Snejana Gadjeva (Inalco)
- 9h40-10h : Olena Saint-Joanis (Inalco) : Transposition didactique de la méthode ANL pour l’enseignement de l’oral en ukrainien au niveau A2-B1 en formation continue à distance
- 10h-10h20 :  Ildikó Lőrinszky (Université d’Ankara) : À qui s’adressent les manuels ? Public rêvé et public réel
- 10h20-10h40 : Despoina Stefanou (Université de Montpelier Paul Valery) : Le manuel face à l’oral : repenser les outils pédagogiques pour l’enseignement des langues étrangères
- 10h40-11h : Isabel Zins (Pädagogische Hochschule Burgenland (Autriche)) : Quand le manuel ne suffit pas : développer l’oral par l’écoute de podcasts
- 11h-11h15 : Discussion

- 11h15-11h30 : Pause café

- 11h30-11h50 : Alia Satterfield (Inalco) : Quand l’oralité s’invite dans les supports textuels : le rôle des questions dans les manuels scolaires khanty (1930-1955)
- 11h50-12h10 : Madeleine Voga (Université de Montpelier-Paul Valery) : Bilittéracie et lexique mental : le traitement de la phonologie dans les protocoles chronométriques inter-langues
- 12h10-12h30 : Fabiana Florescu (Université de Bucarest) : Le statut ambivalent du manuel dans les cours universitaires de pratique orale de la langue française auprès d’un public roumanophone
- 12h30-12h50 : Adelina Kalinina (Inalco) : Pratiques enseignantes autour du manuel de pratique orale Melnitsa en initiation de russe
- 12h50-13h05 : Discussion

- 13h05-14h : Pause déjeuner

- 14h-14h20 : Guo Jing (Inalco) : Travailler l’oral en classe à l’aide d’un manuel : conception, mise en pratique et observations
- 14h20-14h40 : Marie-Christine Fougerouse (Université Jean-Monnet Saint-Etienne) et Joan Vignaud (Éditions Maison des langues) : Prêt-à-parler, des manuels centrés sur la communication orale en classe
- 14h40-15h : Nataša Cilar (Inalco) : Entre langue didactisée et langue authentique : le rôle du manuel dans le développement de la compétence orale en croate langue étrangère
- 15h-15h20 : Lida Triantafillidou (Université Aristote de Thessalonique) : Éveiller la parole en classe même avec un vocabulaire limité : Le rôle des manuels dans un cours de pratique orale
- 15h20-15h35 : Discussion

- 15h35-15h50 : Pause café

- 15h50-16h10 : Nikos Graikos (Association Synergie franco-grecque) : La réalité de l’illusion dans une classe de langues. Utiliser le manuel comme un texte de théâtre
- 16h10-16h30 : Sonia Berbinski (Université de Bucarest) : La représentation de l’oral dans les manuels de français publiés en Roumanie
- 16h30-16h50 : Liu Chan-yueh (Inalco) : Le manuel comme guide de voix et de voie : le cas du cours de taïwanais
- 16h50-17h10 : Xiang Zhang (Inalco) : Les manuels de FLE à l’épreuve de l’oral : analyse comparative d’Alter Ego+ et de la Méthode complète de français
- 17h10-17h25 : Discussion
- 17h25-18h30 : Conclusions et perspectives, Snejana Gadjeva (Inalco) et Georges Kostakiotis (Inalco)

 

Organisation 

Contacts

Voir l'e-mail et Voir l'e-mail 

Module évènement

Notre sélection d'évènements